Notes sur l’acteur : Tom Hanks dans Captain Phillips

Mes précédentes notes sur l’acteur n’étaient au fond qu’une introduction à celles-ci, un résumé théorique de ce que je veux appliquer maintenant, pour me faire mon propre chemin vers le dernier film de Paul Greengrass, Captain Phillips, c’est-à-dire en passant par la figure de l’acteur. Donc, dans ce cas-ci, Tom Hanks. Le détour par 12 Years a Slave n’était pas non plus, précisément, un détour, car au fond tout ce que j’aime du film de Greengrass est très exactement tout ce que ne fait pas Steve McQueen dans le sien, ou, dit autrement, les pirates de Greengrass revendiquent ce que McQueen refuse à ses personnages Noirs (en gros, le droit à l’existence en tant qu’hommes). Mais n’allons pas trop loin pour l’instant et revenons au point de départ, l’acteur.

Disons-le d’emblée : je n’aime pas Tom Hanks, à un point que j’allais voir le film de reculons, comme on dit, d’autant plus que je trouve Greengrass diablement surestimé (il y a dans ses deux Bourne des moments forts réussis, mais l’ensemble me laisse assez indifférent). Tout de même, cette collaboration Greengrass – Hanks m’intriguait, car a priori elle ne va pas de soi, mais je voyais bien comment elle pourrait prendre vie à partir du synopsis, alors je tenais aussi à confirmer cette intuition, pour voir si je pourrais en tirer l’article que voici.

Quelle était donc cette intuition? Eh bien si j’étais un pirate somalien qui connaît le moindrement son star system hollywoodien et que j’avais un acteur à prendre en otage, mon choix s’arrêterait sans hésiter sur Tom Hanks. Non pas qu’il me déplaise au point de lui vouloir du mal (!) : je pense plutôt à ce que Hanks représente et à ce que je pourrais peut-être faire prendre conscience aux spectateurs occidentaux en utilisant son image. Un raisonnement que je partage semble-t-il avec Greengrass… Tom Hanks, donc, pourquoi lui? Je dois d’abord faire acte d’honnêteté et avouer que je n’ai pas vu récemment de films avec Hanks, outre les deux Spielberg (Saving Private Ryan et Catch Me If You Can), alors j’écris les impressions qui suivent de mémoire, à partir de souvenirs assez vagues de ses rôles importants, et sans pouvoir donner d’exemples précis (de toute façon, ne suis-je pas ici en train de parler de l’image qu’il nous (me) renvoie.

D’abord, Tom Hanks est un acteur lourd, dans la mesure où il semble toujours conscient de son interprétation et, surtout, fier de nous démontrer quel bon interprète il fait… paradoxal, puisque le bon interprète ne parle surtout pas du fait qu’il interprète, soit parce qu’il s’efface derrière ses rôles et donc ne peut pas briser cette illusion de ne pas être en train de jouer quelqu’un qu’il n’est pas, soit parce qu’il demeure lui-même à l’écran et donc n’est pas vraiment en train d’interpréter. Mais Hanks, ostentatoire, détourne notre attention de son personnage au profit de sa propre capacité à interpréter; il ne nous parle même pas de lui, Tom Hanks, mais plutôt de comment Tom Hanks est bon pour jouer ses rôles. Il ne nous dit même pas ce que ça représente pour lui être un acteur ou être capable d’interpréter quelqu’un d’autre : il nous montre qu’il est bon pour le faire et c’est tout. Il n’est donc ni tout à fait un bon tâcheron capable de s’effacer derrière son personnage, ni tout à fait une vraie star qui déplierait son image de film en film pour l’éprouver dans des situations diverses.

C’est en partie dans cette manière de s’exhiber comme apte à son métier, sans une once de remise en question, que transparaît une attitude arrogante, probablement inconsciente – d’autant plus arrogante, en fait, que son personnage-type est associé à une sorte d’idéal de l’Américain moyen, un prolétaire sympathique, qu’on aimerait croiser au coin de la rue, et qui sait faire preuve d’héroïsme, de ténacité dans des circonstances extraordinaires. Je m’explique : disons d’abord que je pense Hanks sincère dans ses choix de rôles, et qu’il épouse sans cynisme ou opportunisme ces valeurs que l’on projette sur lui. Et peut-être (sûrement en fait) qu’il reconnaît la distance infinie qu’il y a entre lui et ses spectateurs (c’est une star après tout, pas un « Américain moyen »), mais jamais il n’affiche ouvertement cette conscience de n’être qu’un rêve, une image (contrairement à un James Stewart, par exemple, à qui on le compare parfois, mais j’y reviendrai une autre fois), et ça pose problème : en se montrant fier de jouer, en attirant l’attention vers ses capacités d’interprétation, c’est comme s’il nous disait qu’il n’a en fait aucun intérêt envers cet Américain moyen, que tout cela n’est qu’un jeu, qui dure le temps d’un film et c’est tout. Je ne peux pas m’identifier à Hanks puisqu’il me dit clairement qu’il ne fait que jouer ce rôle de l’homme du commun, comme s’il pensait ainsi m’offrir une image de moi idéalisée dont j’aurais besoin pour rêver adéquatement. Autrement dit, Hanks sait ce qu’il y a de mieux pour moi, et il a la « bonté » de me l’offrir par son jeu, mais je n’ai jamais l’impression qu’il a vraiment une quelconque considération pour moi ou ce que je peux vouloir (contrairement à Stewart, encore une fois). Pour brosser gros, et faire un lien évident avec ce qui s’en vient, Hanks fait acte de charité avec son jeu.

Et voilà bien pourquoi Tom Hanks était le choix parfait pour interpréter le capitaine Phillips de Greengrass : Hanks partage avec Phillips cette inconscience (relative, on s’entend) de ce qui peut bien se passer au-delà de sa propre personne (comme aussi Forrest Gump, pour prendre un exemple plus extrême), ou peut-être plus qu’il manque de conscience de soi, ou que, plongé dans l’action immédiate, il ne s’arrête pas pour contempler ses propres actions et leurs effets sur l’Autre. C’est tout le sujet du film : faire comprendre à Hanks/Phillips/l’Amérique que leur regard de pitié porté sur l’Afrique miséreuse, même si « sincère » dans son intention bienpensante, pose problème pour l’affirmation de soi de ces Africains. Le film ne se contente donc pas d’une quelconque dénonciation de l’impérialisme américain (même s’il y a de cela), il dépasse largement la sphère politique pour parler d’éthique, de l’homme et de sa relation à l’Autre. Greengrass ne juge ni les ni les autres, sa caméra souligne plutôt les différences en montrant autant d’empathie face à Phillips que face à ses geôliers.

Maersk-Alabama-Captain-Phillips

Ces différences, on pourrait les énumérer longtemps : comment par exemple l’Américain est toujours défini par la ruse, le mensonge, la mise en scène (Phillips fait croire à un sauvetage imminent; il laisse sa radio ouverte alors que les pirates la croient fermée; il ment constamment pour ne pas que les pirates descendent à la cale; l’armée promet ce qu’elle n’a jamais l’intention de donner; les personnages sont joués par des acteurs professionnels; etc.) alors que les pirates sont toujours directs (ils attaquent le bateau de front, en fonçant directement dessus, fusils levés; ils annoncent illico leurs intentions; ils ne se cachent jamais, ne mentent jamais, ne tendent pas de piège comme la vitre brisée; Muse demande à plusieurs reprises à Phillips « no games, no tricks »; ce sont des acteurs non-professionnels). Après, il y a les différences de poids et de taille, de la silhouette costaude de Phillips à celle squelettique (skinny) de Muse (Barkhad Abdi), du paquebot américain bourré de containers à la frêle esquisse des pirates. Ou, pour résumer : l’Amérique lourde, confortable, se cache sans cesse dans un jeu d’image, de mise en scène; l’Afrique malingre, pauvre, cherche à tout prix à exprimer son existence vraie. Alors Greengrass fait le film le plus subversif qui soit en utilisant la machine lourde d’Hollywood, industrie du rêve, de l’image, pour faire exister cet Autre au sein même des codes qui normalement le nient.

Tom Hanks, on l’aura compris, incarne parfaitement cette Amérique, par son statut de star, par son physique, par ce qu’il représente à nos yeux. Il est ici aussi cet Américain moyen se retrouvant dans des circonstances extraordinaires, mais Greengrass utilise moins la situation pour montrer son héroïsme (bien, encore une fois, qu’il y a de cela) que pour l’asseoir dans une prison restreinte afin de le forcer à voir enfin l’Autre pour qui il est; le cinéaste enferme sa star avec des acteurs non-professionnels dans un minuscule bateau de sauvetage et semble observer les réactions qui s’ensuivent plus que les mettre en scène, comme nous, spectateurs, Américains moyens, sommes assis dans une salle de cinéma, prisonnier d’un similaire dispositif claustrophobique qui nous impose cette image de l’Autre (on ne peut manquer de noter ici la présence à l’écran de Barkhad Abdi, d’une intensité menaçante, dans le sens où il semble moins menaçant par la violence physique qu’il déploie que par sa façon d’imposer son existence sans la diluer ou la dissimuler dans un jeu de mise en scène, une affirmation directe de son être à laquelle nous sommes peu habitués). Hanks ressort du film brisé, parce qu’il vient de frôler la mort, oui, mais surtout parce qu’il ne semble pas du tout comprendre ce qui vient de se passer, comme le spectateur d’ailleurs, qui se retrouve devant les mêmes questions que le personnage / la star: qui sont ces hommes devant moi qui ne sont pas comme je le croyais? Pourquoi n’acceptent-ils pas mon regard pourtant charitable sur eux? Et comment Greengrass a réussi à rendre le spectateur empathique à ces pirates alors même qu’ils viennent de kidnapper l’une des stars les plus aimées du firmament hollywoodien?

La deuxième question est la plus importante pour le film, c’est l’arrogance de l’Américain qui croit savoir ce qui est mieux pour l’Africain, considéré plus ou moins inconsciemment comme un inférieur. Ça se sent très bien quand par exemple Phillips souligne à Muse que son paquebot transportait de l’aide humanitaire, que son bateau donc est là pour les aider. Muse rit bien de cette réponse : il n’a pas besoin de cette pitié, ce qu’il revendique c’est le droit d’exister en tant qu’homme. Il refuse toujours l’aide de Phillips car il est frustré d’être considéré comme un faible, incapable, qui a besoin d’aide pour survivre, qui ne peut rien par lui-même. Le problème ce n’est pas qu’on lui offre de l’aide, mais qu’on le considère seulement comme quelqu’un qui a besoin d’aide pour exister. C’est exactement le regard de pitié que je reprochais à McQueen dans 12 Years a Slave, cette façon de regarder ses personnages secondaires Noirs comme des hommes incapables d’agir par eux-mêmes, voués à n’être que des esclaves parce qu’ils n’ont aucune force en eux pour les élever au-dessus de leur condition actuelle. Greengrass montre exactement le contraire : même si le sort des pirates somaliens est inéluctable, même si nous savons bien que le film ne peut se terminer que dans un bain de sang, jamais nous ne doutons que ce sont là des hommes, jamais nous ne les voyons comme des inférieurs qui ont besoin d’aide pour vivre.

Captain-Phillips-Muse

Et c’est ce que Hanks/Phillips ne comprend pas, pourquoi on peut refuser son aide (même sincère), ou pourquoi sa volonté d’aider est condescendante du point de vue des somaliens. Voilà ce qui explique aussi pourquoi ceux-ci ne veulent pas que les 30 000$ du coffre-fort : c’est une somme donnée par charité, parce que Phillips se dit que c’est sûrement énorme pour eux, bien assez pour leurs besoins. Peu importe que ce soit vrai ou non, peu importe si cette somme est vraiment considérable de leur point de vue, l’important c’est l’intention derrière ce « don » de Phillips, l’idée qu’ils n’ont pas besoin de plus. Leurs revendications sont astronomiques, ridicules, plusieurs millions pour la vie d’un capitaine de bateau, mais ce gigantisme est dû justement à leur besoin de crier leur existence, qui vaut bien plus que ce 30 000$ risible, et aussi, bien sûr, parce que l’Amérique leur apparaît si riche. Et ils ne peuvent pas comprendre que l’armée serait prête à sacrifier un simple capitaine de paquebot s’il le fallait… Mieux vaut perdre un des nôtres dans le feu de l’action plutôt que se faire humilier par de petits pirates sans envergure : cette importance de l’image, du bien paraître, plus exigeante que la vie d’un homme, ces pirates ne peuvent pas le comprendre. Encore une fois, cette volonté de gagner à tout prix, de ne pas perdre la face devant des êtres « moins » puissants, démontre une attitude de supériorité indécrottable, une manière de regarder l’autre de haut. L’arrogance américaine, consciente ou inconsciente, qu’elle se manifeste à un niveau interpersonnel, politique ou même cinématographique (le gros bateau, c’est aussi Hollywood et sa manière de représenter l’Autre), est soulevée dans tous les plans de ce film.

Et c’est tout l’aspect subversif : critiquer l’Amérique, c’est facile, Hollywood et la télévision ne se gênent pas pour le faire, mais jamais on ne substitue à cette autocritique une image juste de l’Autre. Par exemple Zero Dark Thirty : le film peut être vu comme une critique de l’Amérique guerrière (je ne le crois pas, mais plusieurs y ont cru), mais on ne va quand même pas pousser l’audace jusqu’à présenter de l’empathie pour des personnages Arabes, encore moins pour développer leur point de vue. Même chose dans la télésérie Homeland, qui ne vaut rien au-delà de sa capacité à reproduire le climat de paranoïa post 11 septembre (autrement dit, ça ne fait que participer de manière insidieuse à ce climat, voir le point 17 de mon texte précédent) : on va critiquer l’intervention américaine au Moyen-Orient, mais le personnage terroriste sympathique ne sera surtout pas Arabe, non, bien sûr, il s’agit d’un Américain Blanc qui a changé d’allégeance. Humaniser l’Autre, le terroriste, voilà ce qu’il y a d’extraordinaire dans Captain Phillips (merde, même le pirate le plus violent suscite l’empathie!), et ce que, de mémoire, on n’a jamais vu auparavant dans un contexte hollywoodien, ni même dans cette télévision si célébrée ces temps-ci.

C’est ce qui est si puissant dans la finale, c’est pourquoi nous partageons la stupeur de Hanks/Phillips, son incompréhension : nous ne comprenons pas plus que lui comment Greengrass a réussi à faufiler en douce ce film aux studios, dans un contexte en plus « d’histoire vraie héroïque », normalement des récits hagiographiques et manichéens des plus déplorables. Greengrass utilise les codes du cinéma hollywoodien (car il s’agit aussi d’un thriller fort efficace, construit selon les conventions d’usage, il n’y a donc rien de dépaysant en surface) pour exprimer ce qui normalement est interdit à ce langage visuel, lui est inaccessible, c’est-à-dire non plus l’identité américaine, mais au contraire l’identité de cet Autre que l’Amérique ne sait pas regarder. Et Hanks, encore une fois, est intimement associé à ce cinéma, il est probablement la plus hollywoodienne des stars contemporaines, la plus près en tout cas des valeurs patriotiques et conservatrices typiquement hollywoodiennes, et donc américaines. C’est Hanks et tout le cinéma hollywoodien que Greengrass a kidnappé, pour les remettre, pendant un bref moment, dans les mains de ces pirates.

captain-phillips09

En conclusion, pour clarifier mon propos sur l’acteur : Greengrass ne fait pas que manipuler Hanks, utiliser son image pour lui donner un bon rôle malgré lui. D’abord, Hanks a choisi le rôle, il a accepté de se placer ainsi dans une position inconfortable, de se dénuder, ce qui déjà est fort louable. Il met tout son être en jeu dans ce film (comme tout acteur non fonctionnel, comme Barkhad Abdi), ce n’est pas rien. De plus, quand j’écris d’un acteur qu’il demeure lui-même à l’écran, cela ne veut pas dire qu’il n’y a aucune part d’interprétation – l’idée, c’est plutôt que l’interprétation exprime quelque chose de l’acteur plutôt que simplement le personnage. L’acteur ne disparaît pas derrière son personnage, il y a plutôt fusion, union. Donc, dans la dernière scène du film, nous ne voyons pas Tom Hanks qui est réellement brisé, comme s’il venait de vivre les événements du film « pour vrai ». Ça demeure Tom Hanks qui joue quelqu’un de brisé – mais ce quelqu’un, plutôt que d’être uniquement le capitaine Phillips, soulagé d’être en vie, relâchant la tension accumulée, c’est aussi Tom Hanks, l’acteur, qui cherche à comprendre le film qu’il vient de vivre par ce personnage. Bref, c’est une grande performance d’acteur (je n’aurais jamais pensé dire ça un jour de Hanks, avec autant d’assurance de surcroît!), et il faut la célébrer à sa juste valeur, c’est-à-dire au-delà du projet de Greengrass, et pour ce qu’Hanks a osé révéler sur lui.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

2 Comments

  1. 31 janvier 2014
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    Bonjour monsieur Lavallée,
    Je viens tout juste de voir le film Capitain Phillips. Quoique déjà gagné par la caméra de Greengrass, je ne m’attendais pas à voir une telle œuvre. Voici quelques impressions.
    On constate l’inquiétude de cet Américain moyen, déjà au début du film lors d’une conversation qu’il tient avec sa femme, sur l’avenir qui attend son fils qui a l’air d’être insouciant, puisque, note-t-il, la société dans laquelle il évoluera professionnellement, n’a plus rien à voir avec celle qu’ils ont connue lui et sa femme. En sous-entendu ici, on suppose – parce que nous-mêmes le constatons- que le fils de l’Américain moyen aura maille à partir pour vivre son rêve américain. Greengrass nous amène dès lors vers l’initiation de ce capitaine Phillips qui expérimentera viscéralement, et non plus dans l’abstraction, ce clash existentiel qui prévaut dans le nouvel ordre mondial. C’est l’Amérique (voir même l’Occident) certes que l’on voit naviguer sur les zones internationales et aux prises avec des pirates somaliens de fortune, mais non pas une Amérique nationale, mais bien marchande qui choisit de naviguer en eaux dangereuses afin d’économiser du temps, une Amérique marchande qui est dans le film, comme dans la vie, bien protégée par la Navy et les Seals. Le capitaine Phillips et son équipage, non formés par la compagnie pour faire face à de telles attaques – pour des raisons budgétaires-, doivent improviser leurs défenses en attendant l’aide des militaires. Le premier réflexe de l’équipage et du capitaine est de gagner du temps et de déjouer les pirates, comme vous dites, de les jouer. Mais voilà, le capitaine réalise, tout comme le spectateur, que les pirates sont dignes, forts et rusés et que leur capitaine, d’entrée de jeu, ne veut pas jouer de game (no tricks dit-il). Leurs intentions sont clairs : Ils veulent de l’argent, beaucoup d’argent, parce que d’avoir pris un navire américain, est pour eux, l’équivalent de gagner à la loterie. Ils vont monnayés cher leur prise. Les pirates seront malgré eux confrontés à d’excellents joueurs (les Seals) qui sont formés pour les déjouer. Les dés sont pipés d’avance. It’s no fare game. Les Seals pousseront l’audace grâce à leurs technologies et à leurs banques de données, de connaître leurs ravisseurs, leurs noms ainsi que leurs alliances tribales, pour ainsi jouer la carte sentimentale. Ils bâtiront rapidement une relation de confiance avec eux en insinuant qu’ils sont en contact avec leurs aînés pour gagner la confiance du capitaine somalien. Tout au long de l’histoire que Greengrass, (c’est sa force), sait habilement filmée avec sa technique fiction-documentaire, on suit notre capitaine Phillips, notre Américain moyen, être confronté dans son quotidien, dans un combat de David contre Golliath où il est lui-même la monnaie d’échange, mais où les Seals ont l’ordre de le sauver, non pas pour sauver une vie humaine de même nationalité qu’eux, mais pour faire comprendre aux pirates que leurs actions ou celles de leurs pairs, ne pourront jamais prendre en otage le commerce… La façon d’opérer des militaires telle que filmer par Greengrass, est mécanique, stratégique, opérationnelle, organisée…c’est efficace, mais rarement humain…et à la fin, le capitaine Phillips, abasourdi, sous le choc, chamboulé, reçoit de l’aide des militaires médicaux, encore-là, efficaces, ordonnés, mais, alors qu’il est recueilli par les tiens, on n’est aucunement témoin d’échange chaleureux, humains, alors que le capitaine Phillips en aurait grandement besoin. Ils n’ont pas l’air d’avoir plus d’intérêt pour lui qu’ils en ont pour les pirates ou pour leur prisonnier. Ils font leur job point. À travers son éprouvante aventure, notre capitaine américain moyen aura brièvement goûté au nouveau monde (la nouvelle game) qui attend son fils. Un monde dans lequel ni lui, ni les pirates rencontrés, n’ont de grande valeur…
    Nathalie Juteau

    • 31 janvier 2014
      Reply

      Bonjour!

      Belle analyse, la mienne était un brin différente, mais elles sont je pense complémentaires. Le dialogue dans la voiture au début m’avait paru sur le moment complétement vide, une série de cliché sur ce monde qui va trop vite, la compétition féroce, etc. Même les acteurs ne semblaient pas trop croire à ce qu’ils disaient. Je me disais Ouf, ça commence mal! Puis la scène suivante, en Somalie, nous montre exactement ce qu’ils viennent de dire, mais de manière beaucoup plus vitale: la compétition se fait fusil au poing, la survie est vraiment une survie (on s’entend que fiston Tom Hanks aura un foyer même s’il ne trouve pas d’emploi), etc. Le speech de Hanks et sa femme n’est pas faux, mais il ne voit pas ce qui se passe à l’autre bout du monde, ils sont trop nombrilistes (d’où aussi l’arrogance inconsciente). Quand tu vois les Somaliens, leurs conditions de vie, tu ne peux plus après parler dans les même termes de l’Occident (ce serait indécent). Et c’est le choc que Phillips va recevoir (et le spectateur avec lui, c’est ce qui est fort), découvrir cet Autre bout du monde. Je pensais moins au commerce (quoique ce que vous dites est très juste), mais surtout aux relations de pouvoir, à l’image, comme je disais dans le texte. Toutes les manières que le film met dos à dos les pirates et l’Amérique, c’est absolument époustouflant, d’autant plus que ça ressort vraiment de l’action, de la situation, de simples images qui pourraient sembler descriptives. Enfin, ça faisait longtemps que je n’avais pas été aussi soufflé par un film, surtout la dernière heure, quand on est enfermé dans le lifeboat, c’est incroyable tout ce qu’il fait avec si peu.

      Merci pour le commentaire!

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