Jimmy P. (Psychotherapy of a Plains Indian) (2013), Arnaud Desplechin

Un essai de psychanalyse transposé en western : qui d’autre qu’Arnaud Desplechin aurait pu faire ce film? Un regard superficiel nous laisserait pourtant l’impression que nous sommes bien loin, avec ce Jimmy P. disons « classique », dans sa mise en scène aux allures hollywoodiennes, lisse diraient certains, du débordement jouissif d’Un conte de Noël, fourre-tout stylistique aux moult ruptures de ton et digressions. Au cœur de ces deux films se trouve toutefois la même question (et le même amour évident pour les acteurs) : comment négocier notre relation à l’Autre, notre appartenance à la communauté des hommes. Il me semble que le changement de ton se justifie ici par cette attention déplacée de Mathieu Amalric, alter-ego du cinéaste depuis presque toujours, vers celle de Benicio del Toro, le Jimmy P. du titre, pour mieux épouser par ce style limpide et posé le calme renfermé de cet Indien des Plaines; plutôt que de tout faire exploser dans le délire, tout exposer, le film adopte ainsi la méthode d’une lente révélation, d’un intérieur à déterrer, un renversement qui correspond aussi à ce déplacement du personnage-type d’Amalric (excentrique, exubérant, ce qui est toujours vrai ici, mais de manière plus réfrénée), qui devient psychanalyste plutôt qu’être l’objet de l’analyse.

Alors que se cache-t-il sous ce Jimmy P., l’homme comme le film? Je n’ai aucune réponse claire, définitive, mais plutôt quelques pistes qui m’apparaissent fructueuses, même si j’ai parfois l’impression qu’elles n’aboutissent pas, qu’il y a un certain inachèvement dans le film (ou dans mes réflexions), ce qui va peut-être de concert avec le sujet en question (je ne suis pas très familier avec la psychanalyse, d’où, largement, mes hésitations). Je peux toutefois dire avec certitude qu’il s’agit d’un film sur la « rencontre » (pas de duel dans ce western, les pistolets ont été remplacés par les mots et la confrontation par l’échange) : rencontre du cinéma français avec l’américain, de l’américain avec l’Amérindien, du psychanalyste avec son patient, de l’homme avec un autre homme, de l’homme avec la femme, de deux acteurs aux méthodes de travail divergentes, etc.

Commençons par ce lien, évident, entre Georges Devereux (Amalric), anthropologue européen en territoire américain, et le cinéaste lui-même, français en territoire américain : mais que faire de ce parallèle? Il est tentant de dire que Desplechin effectue une psychanalyse du cinéma américain, en particulier du western, en s’intéressant à un Indien, qui représenterait quelque chose comme le refoulé dans l’inconscient cinématographique américain. Je ne sais pas trop quoi faire de cette idée par contre, d’autant moins que le film lui-même semble la refuser dans les derniers moments, alors que Devereux insiste pour dire que ses rencontres avec Jimmy n’étaient qu’une relation amicale entre deux individus, comme si Desplechin voulait que l’on retienne avant tout l’aspect humain de son film, plutôt qu’une possible (probable) lecture politique ou idéologique. Mais est-ce un hasard si Jimmy P. s’intéresse en particulier à la relation fils-mère, alors que tout le cinéma américain a été bâti, au contraire, sur la question des pères? Qu’est-ce que fait Desplechin lorsqu’il introduit ainsi deux figures quasi-inexistantes dans le cinéma américain, l’Indien et la relation aux mères?

Une piste peut-être : les rencontres avec Jimmy ont pour but de le réintégrer à une société à laquelle il ne peut plus participer (il a perdu son emploi, n’a presque plus de lien avec sa fille, etc.), mais il n’est pas clair que cette société veut de lui (il n’y a pas tant du racisme qu’une méfiance, et une incompréhension, au point qu’au début les médecins évaluant Jimmy ne sont pas certains s’ils sont face à un véritable problème psychologique ou à un comportement qui serait « normal » pour un Indien). Est-ce aussi ce que tente Desplechin, de réintégrer l’Indien à un cinéma qui ne sait pas quoi faire de lui? Pensons à la scène au cinéma, devant le Young Mr. Lincoln de John Ford, alors que Jimmy identifie les « femmes mortes » dans sa vie avec la femme morte de Lincoln : cette parenté nous indique que l’Indien n’est pas cette altérité incompréhensible à laquelle il a été réduit au cinéma comme dans la vie, et qu’il n’est pas, non plus, un sujet cinématographique intrinsèquement moins intéressant qu’une personnalité politique d’envergure.

Ou peut-être qu’il faudrait plutôt voir ceci : les confessions de Jimmy ne concernent pas uniquement ses relations aux femmes, mais aussi, en sourdine, sa relation à la nation américaine. Le problème de Jimmy, c’est qu’il ne sait pas qui il est, alors difficile de ne pas faire le lien entre cette perte d’identité et le passé de son peuple, comme s’il n’arrivait pas à s’arrimer (on le comprend) au pays qui a exterminé ses ancêtres. Il rêve en anglais, il s’exprime en anglais, quoiqu’en pesant chaque mot, d’une élocution légèrement hésitante, réfléchie (del Toro est exceptionnel d’ailleurs), comme s’il cherchait à chaque instant à trouver le mot juste : Jimmy s’exprime dans une langue qui ne lui appartient pas, qui lui est étrangère. Et sa « guérison » (il faut des guillemets car il n’y a pas d’illumination ou de renversement spectaculaire) passe par le langage, la discussion, comme si Devereux lui permettait, ou lui offrait le temps nécessaire pour qu’il puisse exprimer enfin qui il est dans cette langue qui n’est pas la sienne, pour ainsi se l’approprier, ou du moins s’en rapprocher. Il faut se demander : si Jimmy ne rêvait pas en anglais, c’est-à-dire s’il était encore assez près du langage de sa nation, s’il n’avait pas été ainsi colonisé par les Américains, par son contact prolongé avec eux, peut-être à la guerre, aurait-il eu de semblables problèmes psychiques après son choc à la tête? Les Américains demandent de l’aide à Devereux, ils n’arrivent pas à trouver la cause des troubles de Jimmy par eux-mêmes : est-ce parce qu’ils ne peuvent pas reconnaître les actes barbares que leur pays a commis envers les Amérindiens (ce que le cinéma américain n’a aussi que très peu fait)? Ils ne peuvent pas voir, peut-être, encore moins comprendre, l’hésitation identitaire de leur patient, son déchirement entre ses ancêtres auxquels il se sent rattaché et l’Amérique blanche qui s’est insérée profondément en lui, jusqu’en son inconscient.

Il fallait donc un autre survivant, une autre victime (Devereux est un Juif d’origine roumaine, il évoque rapidement ses parents qui se sont cachés des Nazis), pour reconnaître cette blessure, cette torture identitaire, pour ensuite apprendre à Jimmy à parler – car ce qu’une victime a besoin plus que tout, c’est de la parole, la possibilité d’exprimer son existence (c’est l’essence de Shoah), le tort qu’elle a subi consistant justement en une négation de son identité, de son existence, de sa parole. Ce n’est qu’en apprenant à parler que Jimmy peut regagner la société, pas tant pour s’y intégrer, mais surtout en ayant acquis la possibilité d’y exprimer son identité, ses origines, son histoire. Le projet du film devient ainsi le projet de Devereux : s’efforcer de donner la parole à l’Indien (au début, il ne parle à personne nous dit-on, comme le veut nos stéréotypes), par la psychanalyse, pour lui offrir une place dans la communauté, celle des hommes comme celle du cinéma (je suis de plus en plus convaincu que poser la question du cinéma, c’est poser la question de l’homme).

Ainsi, dernière piste, Devereux doit apprendre à son patient qui il est, ou, pour reprendre les mots de ce dernier, il doit apprendre à « se connaître soi-même », ce que personne ne peut faire mieux que Jimmy lui-même. Et se connaître soi-même, c’est aussi ce que font les acteurs, du moins ceux qui se posent quelques questions sur leur métier. Pour arriver à interpréter, à jouer un comportement, une émotion, il faut d’abord être conscient de ce que l’on fait en telles et telles circonstances, et de ce que d’autres font dans les mêmes circonstances; il faut être conscient de ses gestes et de comment ils peuvent être perçus; il faut être conscient de son propre regard sur les autres, etc. Même si, au moment du tournage, l’acteur agit probablement de façon plus instinctive que tout à fait réfléchie et déterminée, il me semble peu probable qu’un acteur réussisse à communiquer quoique ce soit de son personnage s’il n’est pas minimalement conscient de ses propres gestes. Apprendre à se connaître soi-même, c’est donc aussi apprendre à jouer, à mieux participer, je dirais, au jeu de la société (parenthèse autoréférentielle : si vous n’aviez qu’une seule chose à retenir de ce blogue, ce serait d’ailleurs celle-ci, l’importance de se connaître soi-même, idée autour de laquelle je tourne depuis quelque temps, qui peut ressembler à de la psycho-pop de bas étage, mais j’espère que j’arrive à la formuler de manière plus complexe que ce que l’on entend généralement par cela).

D’un côté, nous avons donc Jimmy, Benicio del Toro, acteur très Méthodique (entendre : à la Actor’s Studio), qui étudie son personnage, qui essaie de penser chaque geste, chaque mimique, chaque mot, cherche une précision pour rendre justice à son personnage et rester le plus fidèle possible à la réalité du vrai Jimmy P., d’un Indien Blackfoot, tout en lui apportant, quand même, une touche personnelle, une interprétation justement; il y a là pour moi quelque chose d’un peu lourd, psychologisant, même si ça peut aboutir sur une performance merveilleuse de vie, une pesanteur qui est d’ailleurs renforcée dans ce cas-ci par la silhouette imposante de del Toro, et qui convient magnifiquement au personnage. De l’autre, nous avons Devereux, Mathieu Amalric, plus près de l’improvisation, ou en tout cas un acteur qui respire la liberté (même s’il a lui aussi ses tics travaillés, une posture étudiée), que l’on sent plus spontané, instinctif, léger (je parle de l’impression qu’il me donne, peu importe si je me trompe ou non sur sa méthode). Desplechin orchestre cette rencontre entre deux acteurs qui semblent travailler de manière pratiquement opposée :  l’étonnement de Jimmy devant Devereux est aussi celui de del Toro devant Amalric, un brin décontenancé par son partenaire de jeu.

Ainsi, alors que Devereux cherche son chemin vers Jimmy, et vice-versa, il y a là non seulement deux personnages qui développent une amitié mutuelle, mais aussi deux acteurs qui apprennent à s’apprivoiser, à s’ouvrir à l’Autre et sa méthode de travail étrangère – ce qui nous montre bien comment le cinéma se nourrit de la vie, de la matière présente devant la caméra (la relation entre les acteurs), pour nous faire voir le monde autrement, pour nous faire reconnaître, dans ce cas-ci, l’Indien des Plaines (ce qui est possible grâce à Devereux qui, comme le film lui-même, s’ouvre à sa présence), cet Autre pratiquement inexistant dans la vision du monde occidentale, et conséquemment du cinéma américain. Voilà qui est l’Indien des Plaines, nous dit Desplechin, voilà qui est Jimmy P., voilà qui vous avez refoulé hors de votre cinéma (d’où l’importance pour le cinéaste d’accorder sa mise en scène à ce personnage plutôt qu’à celui de Devereux, ce qui lui permet aussi de montrer que le langage classique hollywoodien, associé normalement au point de vue de l’homme Blanc, peut très bien exprimer l’Autre, et qu’il n’y a donc pas de raison cinématographique pour justifier cette exclusion). Montrer comment l’Indien peut être au cinéma, c’est aussi montrer comment il peut être dans le monde, et vice-versa.

Le cinéma, la vie, l’homme… comment penser l’un sans l’autre?

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

2 Comments

  1. Stéphane I.
    26 février 2014
    Reply

    La réflexion que vous développez depuis quelques posts sur le rapport à l’Autre montré par le cinéma, ou que le cinéma devrait avoir pour ambition de montrer, est extrêmement stimulante. Vous vous demandez, dans votre texte, si vous parvenez à formuler dans toute sa complexité l’importance de se connaître soi-même qui occupe de plus en plus de place dans vos réflexions. Je saute sur l’occasion pour souligner que ce blogue est devenu pour moi indispensable en raison de votre engagement éthique envers le cinéma (et la littérature, qui est plutôt ma maison habituelle), que l’on soit toujours d’accord avec ce que cet engagement produit comme lecture de film ou non.

    • 27 février 2014
      Reply

      Merci, ça fait plaisir à entendre. Je ne me sens pas encore à l’aise dans ces réflexions plus orientées vers la philo, alors content de savoir que ça ne rebute pas trop!

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