Lego Movie (2014), Chris Miller et Phil Lord

Celui-là, je ne l’avais pas vu venir… Fascinant que ce Lego Movie, pour son propos humaniste étonnamment nuancé, qui pourrait presque (presque) nous faire croire que nous sommes devant un grand film…

1. Lego Existentialiste

« J’ai déjà vu ça quelque part » pouvons-nous penser devant Lego Movie, « et ça s’appelait the Matrix! » Il n’y a pas, je crois, de référence directe au film des Wachowski dans celui de Chris Miller et Phil Lord, mais les deux synopsis sont remarquablement similaires : tous les petits Lego dans leur grande ville suivent leurs instructions, leurs plans, sans penser, par réflexe, jusqu’à ce qu’une guide prenne notre héros (l’élu, bien sûr) par la main pour lui faire voir les autres mondes Lego possibles, pour lui montrer qu’on n’a pas besoin de plan pour créer quelque chose. La masse est endormie par la pub, la propagande, la pression sociale, alors il faut sortir de notre torpeur conformiste, se réveiller pour faire éclater notre monde préfabriqué, apprendre notre liberté – on connaît la chanson. Le problème avec ce genre de propos, c’est qu’il est toujours accompagné d’un vulgaire manichéisme : d’un côté la quasi entièreté du monde que l’on réduit à des imbéciles sans pensée et de l’autre la poignée de rebelles qui seuls savent être libres. Étonnamment, Lego Movie évite cet écueil (et en ce sens il s’agit d’une refonte critique bien plus qu’un hommage à the Matrix), en montrant que suivre les instructions n’est pas nécessairement un gage de conformisme aveugle et qu’à l’inverse la rébellion ne démontre pas toujours un esprit plus libre.

Le conflit central du film s’articule ainsi autour des manières usuelles de jouer avec nos bons vieux blocs Lego (suivre le plan ou créer selon l’inspiration), pour finalement conclure en montrant qu’il ne devrait pas y avoir là de conflit : notre liberté se manifeste avant tout dans notre conscience qu’il s’agit là d’un choix, et non dans notre préférence pour l’une ou l’autre option. Indeed, quand j’ouvre ma boîte Lego, je peux choisir librement entre suivre le plan ou construire à ma façon, et c’est dans ma conscience de ce choix que s’affirme mon individualité, bien plus que dans le résultat final, c’est-à-dire qu’il me faut avant tout savoir pourquoi j’agis ainsi plutôt qu’ainsi (ce qui d’ailleurs m’amènera à agir différemment que si je n’y avais pas pensé). Nous avons certes l’impression que si je suis le plan il m’est moins possible de m’exprimer personnellement à travers mon acte puisque ma construction sera pratiquement similaire à toutes les autres constructions montées par ceux qui ont suivi le plan comme moi, mais il ne faut pas faire l’erreur de réduire l’entièreté de ma pensée, de mon être, à ce résultat final, en négligeant le processus qui l’accompagne. Il est évidemment plus difficile de voir dans mon œuvre Lego qui suit le plan à la lettre ce qui m’appartient en propre, contrairement à celui qui improvisera sa construction, mais cette absence de singularité apparente n’indique pas nécessairement une absence de conscience ou d’esprit critique, ni une abdication de ma liberté ou de ma créativité, et à l’inverse une œuvre apparemment originale, unique, n’est pas nécessairement le signe d’une pensée plus personnelle, consciente (par exemple, peut-être qu’un parent a forcé son enfant à jouer en free-style, ce qui ne vaut pas grand-chose si l’enfant ne comprend pas pourquoi on lui demande de jouer ainsi). Nous avons tendance à célébrer plus facilement la différence évidente, l’originalité de façade, mais celui qui marche à contre-courant simplement pour se distinguer n’a pas l’esprit plus critique que celui qui se baigne dans le foule en réfléchissant chacun de ses pas (il y a de fortes chances que ce dernier ne marche pas exactement du même pas que la masse, mais il y a aussi fort à parier qu’il ne se tient pas dans une marge ostentatoire).

Dans les discours à la « réveillez-vous! », la « conscience de soi » est souvent remplacée par ce qu’on pourrait appeler une « conscience du monde », c’est-à-dire qu’il est important de montrer par exemple que la pub nous manipule pour vendre des produits (duh), mais à partir de là on n’offre qu’une réponse possible à cette révélation : la rébellion. Il importe peu que le protagoniste réfléchisse à ce qu’il découvre du monde, ou qu’il décide par lui-même comment il agit par rapport à cette découverte; une fois la « fausseté » du monde mise à jour, il serait évident qu’il faut tout faire tomber. Ce ne l’est pourtant pas, évident : pensez-y, à peu près tout le monde sait déjà que la pub manipule, il n’y a rien là à révéler, et pourtant personne ne se rebelle, alors pourquoi? En réalité, il n’y a pas de « conscience du monde » qui tienne si elle ne passe pas aussi par une conscience de soi, s’il n’y a pas, aussi, une conscience de son regard sur le monde, de sa place dans le monde (on ne verra jamais le monde si on ne sait pas comment on le regarde). En négligeant de montrer la rébellion comme un choix, comme un regard ou un positionnement réfléchi sur le monde, ces discours ne développent pas un véritable sens critique, mais au contraire ne font qu’instiguer une contre-mode qui n’est pas moins une mode que celle plus « populaire » ou « conformiste ».

Je parlais de Lego Movie… Mais oui, j’en parle toujours : Emmet, le personnage principal, n’a rien du Neo de Matrix, c’est-à-dire qu’il ne représente pas le citoyen moyen, la normalité. Au contraire, il est clairement présenté comme une exception : c’est le plus nobody des nobody tant il se conforme à tout ce que sa société lui demande d’être, mais il est très clair, dans la vidéo que lui présente Bad Cop après l’avoir capturé au début, que même si tous les habitants de la cité suivent aussi les instructions, comme Emmet, ils le font, eux, à leur façon, en toute conscience de cause. Lego Movie ne nous présente donc pas une société de moutons sans pensée, mais bien un personnage conformiste au point de l’anonymat, ce qui déjà est beaucoup moins méprisant envers le spectateur moyen (car s’il est moyen, ce spectateur fait partie de la masse, il est donc con, nous dit en gros Matrix). Bad Cop, d’ailleurs, ne comprend pas comment Emmet peut gober toutes les instructions sans un minimum de remise en question, c’est donc dire que même les autorités assument que le citoyen moyen n’est pas dupe de leur propagande – et en effet, il en est souvent ainsi : nous ne sommes pas aveugle à la propagande ou aux modèles offerts par la société, nous savons les reconnaître pour ce qu’il sont (tout comme nous savons identifier de la publicité), mais dans la majorité des cas nous choisissons de ne pas agir à leur encontre, pour toutes sortes de raisons (du moins dans le contexte d’une société comme la nôtre, dont la ville de Lego Movie se veut un reflet; il faudrait poser la question autrement dans le cas d’une dictature menée par la force et la persuasion). Le problème d’Emmet n’est donc pas qu’il se conforme aux instructions, mais plutôt qu’il ne sait pas pourquoi il le fait; par exemple, Emmet écoute chaque soir l’émission Where are my pants parce que tout le monde fait de même, parce que les instructions lui disent qu’il faut le faire, mais il pourrait aussi faire le choix plus conscient d’écouter cette émission, parce qu’il l’aime sincèrement peut-être.

À l’inverse, est-ce que Wyldstyle, notre rebelle de service, est plus consciente de ses actes que notre héros conformiste? Oui, pourrait-on répondre, mais pas beaucoup plus, car elle aussi doit apprendre à se connaître (elle doit d’ailleurs se réapproprier son vrai nom, Lucy, qu’elle cache jusqu’à la fin du film). Pensons par exemple à comment elle nie aimer la chanson la plus populaire du moment – un cliché, certes, du hipster qui ne veut pas dire qu’il aime Céline Dion, mais dans le contexte cela rajoute une nuance éloquente, un parallèle avec le cheminement du personnage principal. Car au fond, Wyldstyle ne sait pas plus pourquoi elle fait ce qu’elle fait qu’Emmet, même si elle sait voir la propagande : ne suit-elle pas une prophétie aussi aveuglément que lui ses instructions, sans la remettre en question (une prophétie qui s’avère fausse d’ailleurs)? Encore une fois, se rebeller n’équivaut pas nécessairement à exercer sa liberté consciemment; l’important c’est de savoir qui l’on est, celui qui suit les instructions ou celui qui bâtit à sa façon, et aussi d’agir en conséquence (j’insiste sur le agir, car on peut se demander quelle serait la valeur d’une révélation sur soi qui ne nous porterait pas à poser des gestes différents, nouveaux, nuancés, etc.)

Ce sera la quête de nos deux personnages, apprendre à être qui ils sont plutôt qu’être ceux qu’on leur demande d’être, c’est-à-dire, dans le cas d’Emmet, apprendre qu’il n’est ni un homme sans pensée propre, ni l’élu. Voilà d’ailleurs ce qu’un film comme Matrix ne comprend pas : Neo est l’élu, mais en disant cela on lui impose un destin qui ne lui appartient pas vraiment. Être nommé l’élu, sans avoir à en faire le choix, c’est aussi con que suivre les instructions en bon petit robot. Oui, l’élu doit découvrir en lui son pouvoir, qui ne lui est pas donné d’emblée, mais on ne sent jamais la liberté de l’individu dans ces moments, d’autant moins que tout le monde dit « tu es l’élu » depuis le début du film alors la révélation ne paraît pas très, euh, révélatrice puisqu’au fond l’élu ne fait qu’accepter un rôle qu’on lui a imposé (c’est très difficile de présenter de façon intelligente un tel destin prédéterminé, et à ma connaissance la seule œuvre qui réussit à le faire de manière suffisamment complexe c’est la série Buffy). Dans Lego Movie, Emmet n’est pas the One puisque la prophétie a été inventée par Vitruvius, il n’y a donc aucun Élu, aucune prédestination. Au contraire, Vitruvius invite Emmet à voir que nous pouvons tous être l’élu à partir du moment que nous y croyons. C’est-à-dire que le film appelle à une vraie conscience de soi, de ses propres moyens, de ses aptitudes, en vue d’améliorer notre engagement envers le monde : je ne peux être l’élu que pour moi et en vertu des possibilités qui se trouvent en moi; je suis l’élu en ce que j’exprime ce qui se trouve en moi, en ce que j’agis en restant honnête, ouvert, face à moi-même; en quelque sorte, mon destin est d’accomplir ce qu’il m’est possible d’accomplir (ce qui est beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît dit ainsi, puisqu’il est beaucoup plus simple de ne rien accomplir du tout, de ne pas agir). D’ailleurs, Emmet ne met pas fin au plan du « méchant » Lord Business en suivant la prophétie (alors que Neo, lui, ne fait qu’exécuter ce qu’on lui dit de faire, lui dont même l’amour ne lui appartient pas vraiment puisqu’il ne fait qu’obéir à une prescription). Emmet convainc plutôt Lord Business de cesser ses actions et ce, uniquement en utilisant sa parole, en exprimant qui il est. Il a donc appris à être et à agir comme Emmet, ni le plus nobody des nobody, ni l’élu – tout simplement Emmet.

2. Lego Wittgenstein

the-lego-movie-15

Mais peut-être que je me trompe de référence cinématographique et qu’il faudrait plutôt voir Lego Movie comme une refonte critique des Avengers (cette fois, par contre, il y a une référence directe, avec cette apocalypse finale dont l’imagerie renvoie au film de Joss Whedon). Le schéma est classique : pour contrer un méchant individualiste, des héros disparates doivent combiner leurs forces, apprendre à travailler en équipe en surmontant leurs différences. Mais dans Avengers, nos héros n’avaient rien d’humain et la communauté qu’ils formaient pour contrer le Mal excluait pratiquement l’humanité : impossible pour l’homme d’agir aujourd’hui, la menace le dépasse, alors il cède sa liberté à des super-héros qui peuvent (mieux) agir en son nom. Dans Lego Movie, les Master Builders sont aussi des sortes de super-héros (ou de véritables : Batman, Superman, Green Lantern, etc.) qui doivent sauver les citoyens Lego de la destruction, mais ils ne peuvent pas y parvenir par eux-mêmes, incapables qu’ils sont de travailler en équipe. Ces Builders sont créatifs, ils n’ont pas besoin d’instructions, mais sans fondement commun, sans plan, ils n’arrivent pas à communiquer entre eux. C’est-à-dire qu’ils n’arrivent pas à former une vraie société, contrairement à nos citoyens Lego qui choisissent de suivre les instructions qu’on leur présente afin de mieux vivre ensemble, en harmonie (leur bonheur semble d’ailleurs sincère, alors que la licorne princesse qui vit pourtant dans un monde que l’on dit paradisiaque ne présente qu’un bonheur de façade).   L’un des premiers cas présenté par Ludwig Wittgenstein dans ses Recherches philosophiques met en scène des constructeurs : comment un maître sur un chantier fait pour communiquer à son élève ce qu’il attend de lui? Comment l’élève peut comprendre ce que son maître lui signifie quand il lui dit « Dalle! »? Je ne veux pas pousser trop loin cette analogie, mais elle est quand même pertinente : les Builders de Lego Movie ne possèdent justement pas de langage commun leur permettant de communiquer adéquatement leurs intentions. Si Batman dit « Dalle! », la licorne ne comprendra pas ce qu’il veut dire, non pas parce qu’elle ne sait pas ce qu’est une « dalle », mais parce qu’elle ne sait pas ce que cela veut dire pour Batman, ou peut-être plus ce que Batman veut qu’elle fasse avec cette dalle. Ainsi, quand ils construisent un sous-marin en commun, celui-ci finit par s’effondrer, chacun ayant construit son fragment sans prendre en considération ce que faisait l’autre. Ils ont tous fait un « sous-marin », mais aucun d’eux n’a fait le même « sous-marin », faute de pouvoir communiquer ce qu’ils veulent dire par « sous-marin ». Les instructions n’ont donc rien de mal, et en fait elles sont nécessaires : il faut des règles communes pour que la communication soit possible, pour que le langage puisse être partagé. En rejetant entièrement les instructions, les Builders se mettent à l’écart de la société et ne peuvent plus y participer.

Ainsi, alors que les Avengers remplaçaient une communauté des hommes devenue impuissante, dans Lego Movie les véritables impuissants, au fond, ce sont les super-héros, les Master Builders, qui ne peuvent plus êtres des modèles tant leur différence marquée les tient à l’écart de la société des hommes (d’ailleurs, Batman est ridiculisé plus qu’autre chose, et le véritable modèle c’est Emmet). De plus, il faudra un homme, Emmet, pour leur apprendre à parler en public plutôt que d’utiliser un langage qu’eux seuls peuvent comprendre. C’est là que Lego Movie attaque le plus férocement Avengers : les personnages de Whedon ont beau être remarquablement bien construits, et oui il est rare de nos jours de voir un film qui sait rester aussi fidèle à ses personnages, à leurs éthiques, il n’en demeure pas moins que les conflits d’Avengers ne me concernent pas, d’autant moins que les super-héros ne parlent qu’entre eux, ne s’adressent donc que rarement à l’homme, ce qui, en tant que spectateur humain, me réduit à l’impuissance, c’est-à-dire que je suis obligé de regarder de loin ces exploits, sans pouvoir m’y engager par ma pensée – tout comme les quelques hommes présents à l’écran, je ne suis bon à rien, je ne peux que contempler le spectacle (on pourrait dire que les super-héros sont des modèles en ce qu’ils inspirent Agent Coulson à agir, mais son action est inefficace, comme celle de tous les hommes que l’on voit, alors aussi bien rester assis). Je n’ai jamais besoin de saisir vraiment leurs dilemmes de super-héros, ils les pensent déjà pour moi et me montrent que je n’ai pas besoin de le faire car ils s’en occupent (ce sont des dieux après tout, ils ont les réponses); l’important, au fond, c’est qu’ils aient l’air bien cool à l’écran (et ils le sont, avec leur sens de la répartie impeccable). Lego Movie introduit donc une voix humaine pour interrompre les soliloques des super-héros, car seule cette parole permet de former une communauté viable, une société fonctionnelle, c’est-à-dire une société qui nous porte à agir plutôt qu’à rester spectateur.

Et bien sûr, si vous avez vu le film, vous savez aussi que tout ce monde Lego, tous ces personnages sont issus de l’imagination d’un enfant (Emmet) qui joue avec les blocs Lego de son père (Business)… Les instructions, le plan à suivre, ne représentent donc pas que les règles de la vie en société, mais aussi le modèle proposé (que ce soit plus ou moins consciemment de sa part) par le père (ça existe des mères aux États-Unis?), une autre manière de ramener à l’humain un cinéma qui s’en préoccupe de moins en moins, ou même, pour ceux qui auraient envie de développer cette idée, une autre manière de nous ramener vers Wittgenstein, par la notion d’apprentissage (il paraît que c’est un film pour enfant)… Ainsi, pour Emmet, être qui il est, cela consiste surtout à se définir par rapport à son père (ou plus largement par rapport à toutes les figures d’autorités puisque Business contrôle les médias, le gouvernement, les policiers, le prix du café, etc.) Au départ, quand Emmet est le plus nobody des nobody, le problème est qu’il vit trop dans l’ombre de son père, qu’il suit les instructions en suivant l’exemple paternel, et qu’il n’arrive pas à se reconnaître dans cette manière de jouer. Emmet n’est pas littéralement rien, anonyme, mais il est trop comme son père, donc pas assez lui-même. Il sait qu’il y a d’autres manière de jouer, mais il ne sait pas comment s’y prendre, alors il reste dans ce qu’il connait, dans ce qu’on lui a montré. Quoique ce n’est pas tout à fait juste, car les Lego du père sont interdits, le fils n’a pas le droit d’y toucher, alors il faut plutôt l’imaginer s’approcher timidement, jouer d’abord en respectant la construction paternelle, pour ne pas éveiller les soupçons peut-être, et ensuite prenant confiance, s’affirmant de plus en plus, jusqu’à s’exprimer plus librement à partir des créations de son père – car il ne s’agit pas de renverser le père, s’y opposer, mais vraiment d’utiliser à sa façon ce qu’il nous a donné. C’est tout le discours final, très beau d’ailleurs, du fils qui déclare son amour au père, en essayant de lui expliquer qu’il ne veut pas détruire ce que son père à créé, mais l’utiliser comme tremplin pour sa propre imagination.

Voilà donc ce que Lord Business doit apprendre, en parallèle au héros : voir les autres et accepter leur différence, comprendre que tous ne sont pas comme lui, comme le père doit apprendre que son fils n’est pas qu’un miroir. Son plan machiavélique n’a rien en soi de vraiment mauvais, il veut simplement construire un monde Lego à la perfection, où chaque bloc doit être placé très exactement là où il se doit, quitte à utiliser de la colle pour s’assurer que tout reste bien en place; les instructions sont un texte sacré, et il n’y a qu’une seule lecture possible (d’ailleurs, on pourrait bien approcher ce film sous un angle religieux). Cette quête de la perfection n’est pas un problème, mais elle le devient quand elle est imposée aux autres; nous avons tous le droit de choisir comment jouer avec nos Lego, sinon comment pourrait-on apprendre à se connaître?

3. Le cinéma de papa

lego-movie-abraham-lincoln-superman-statue-of-liberty

Malgré tout le discours que je viens de relever, qui peut paraître très nuancé lorsque décortiqué ainsi, il faut tout de même dire que le film est beaucoup plus convaincant quand il vante l’inspiration libre et qu’il semble refuser de critiquer l’attitude de « suivre les instructions » simplement pour faire bonne mesure et éviter de démoniser le père. Il y a une nonchalance, en fait, dans la manière de dire que c’est bien de suivre un plan, alors que le film devient exubérant, jouissif, quand vient le temps de montrer la valeur de la créativité. Peut-être que cela va de pair avec le sujet, mais j’ai plutôt l’impression que le film justifie ainsi sa propre esthétique, car ce qu’il nomme de la créativité, ce n’est jamais rien d’autre qu’un patchwork postmoderniste, un bric-à-brac d’éléments préexistants.

Le père, c’est aussi le père cinématographique, le cinéma classique hollywoodien dans lequel on puise son inspiration avec déférence, comme si on assumait qu’on allait jamais le dépasser (parce que tout a été dit, tout à été fait, blablableuh…), alors on se contente d’en reconfigurer les thèmes superficiels : créer librement, pour Chris Miller et Phil Lord, c’est mélanger ses Lego de cow-boys avec ceux de l’espace, et c’est permettre à Batman d’entrer dans le Faucon Millénium, ou c’est mettre les Avengers dans the Matrix et mélanger l’animation traditionnelle en stop-motion avec de l’animation 3D. C’est indéniable, il y a de l’imagination dans Lego Movie, une inventivité certaine, surtout dans les détails de la direction artistique, dans la manière que les Lego prennent vie, mais en général on retient surtout que c’est don’ ben drôle des Lego qui jouent des scènes bien connues du cinéma populaire. Tout de même, on peut se demander : est-ce seulement cela, être créatif? Certes, on ne peut pas créer à partir du néant, il faut bien s’inspirer de quelque chose, mais je ne vois pas comment ces percussions de propriétés intellectuelles peuvent être perçues comme une création si originale, unique, surtout lorsque ces mashup ne sont pas porteurs d’une vision du monde personnelle, signifiante. Et lorsqu’il est question de création dans ce film, on ne parle pas du tout de vision, on ne vante au fond que le recyclage (ok, ce sont des Lego, mais on s’entend que le film ne veut pas parler juste de Lego). Il n’est plus question d’inventer Batman, ni même de l’approfondir, mais de le déplacer dans un nouveau contexte avec un petit sourire en coin ironique (d’ailleurs, il est significatif que l’un des rares personnages originaux du film soit Emmet, un blank sans véritable psychologie).

Qu’est-ce que Lego Movie, sinon un mashup hystérique? Les mashup sont plus souvent qu’autrement un reflet de notre monde de multitasking, un monde fragmenté qui met tout au même niveau grâce à la belle idée fallacieuse du web démocratique et de son contenu indifférencié (fallacieuse, car en réalité accéder au web demande une technologie qui n’est pas accessible à tous, et parce que le contenu demeure largement classé par cote de popularité, par exemple pour nos recherches sur google); mais comment un mashup peut nous faire voir autrement une réalité dont il est l’expression la plus évidente (un mashup est plus souvent une expression du monde qu’une expression sur le monde)? Comment le détournement, qui a déjà été une stratégie artistique porteuse de sens, peut encore être pertinent aujourd’hui, alors que le procédé a été récupéré par la culture de masse jusque dans ses expressions les moins artistiques, la publicité par exemple? Comment différencier un mashup critique d’un mashup qui ne fait que répéter la réalité? C’est toute la question de l’ironie : « mon mashup est critique, tu ne vois pas l’ironie qui montre que je me distancie de ce que je représente et que je suis donc conscient de ce que je représente, ce qui me permet de porter un discours? »

Nous sommes bien, avec Lego Movie, dans une célébration exubérante des excès du cinéma contemporain, de ce qui signe son déclin actuel, et non dans une vision critique de celui-ci : remakes, sequels, recyclage, adaptation, décalage ironique, commentaire autoréférentiel, parodie, hommage, etc. une liste des procédés référentiels usuels qui n’aurait rien de déplorable si on les utilisait pour approfondir l’œuvre originale, pour la voir différemment (ce qui est très rare). Et n’oublions pas tous ces cinéastes qui ne semblent jamais avoir vécu ailleurs que dans une salle de cinéma, qui sont incapables de parler du réel… Juste un film, quoi. Lego Movie ne fait que reprendre tous ces procédés avec enthousiasme, sans prendre de distance, alors les réalisateurs ne font que justifier leur esthétique, qui est quand même la plus parfaite expression que je connaisse de notre réalité moderne (ce n’est pas nécessairement un compliment : ça donne un film fascinant, oui, mais incapable d’être critique ou lucide face à ce qu’il montre).

Bien ironique, donc, cette vision de la création (ou cette création sans vision), dans le contexte du propos humaniste : quand un fils apprend à être lui-même, il ne fait pas que mélanger divers traits empruntés à son père et à sa mère, son unicité est beaucoup plus profonde que cela. Ne devrait-il pas en être ainsi du cinéma? Un film n’est-il rien de plus qu’un mélange de films et de récits préexistants? Enfin, Lego Movie demeure convaincant quand il pousse son personnage vers la conscience de soi, quand il parle de l’homme, mais il ne comprend pas très bien le rôle de l’art ou de l’imagination par rapport à cela, comme si ce film ne comprenait pas sa propre nature et ne savait pas qui il est…

4. Mais non, je n’ai rien à vendre

70804-The-LEGO-Movie-Ice-Cream-Machine-Review

 

En fait, je pense que c’est exactement le cas : il s’agit d’un film qui n’arrive pas à assumer sa propre nature, c’est-à-dire qui n’arrive pas à accepter qu’il n’est ni plus ni moins qu’une gigantesque pub pour un jouet. Chris Miller et Phil Lord semblent sincères dans leur désir de dépasser ce cadre commercial, mais ils ne voient pas pour autant que leur stratégie artistique de détournement ressemble à s’y méprendre aux discours publicitaires contemporains, ou aux tentatives d’humaniser un produit.

Les approches publicitaires les plus courantes aujourd’hui me semblent être celles où l’on vent des produits en nous promettant que nous allons enfin pouvoir être nous-mêmes grâce à ceux-ci (« Vous ne savez pas encore qui vous êtes, mais moi je le sais, et grâce à ce produit vous allez enfin pouvoir vous révéler au monde pour la personne que vous êtes! ») ou encore l’autoréflexivité en mode dérision (« je sais que je suis de la pub, je sais que tu sais que je suis de la pub, alors je vais flatter tes dons de perception en te montrant que je sais que tu sais, ce qui ne m’empêchera pas de vendre ce que je suis en train de te vendre, même si tu dis en être conscient »). De plus, les publicités présentent les produits comme des marques d’appartenance à un groupe, ou montrent qu’il existe une communauté, par exemple, autour de la marque Coca-Cola, démarche inverse d’ailleurs des premières publicités télévisuelles qui s’adressaient plutôt au spectateur pour lui vendre un produit qui se démarque (j’imagine qu’on a vite vu l’ironie de se démarquer en achetant le même produit que tout le monde, d’où le recours à l’autodérision, la communauté et le « être soi-même », qui permettent tous de contourner ce problème ou d’en rendre compte avec humour).

Difficile de ne pas voir le lien avec Lego Movie : un garçon apprend à être lui-même en jouant aux Lego, ce qui lui permet de renouer avec son père; les personnages Lego font de même en formant de façon encore plus explicite une communauté; tout l’humour est fondé sur l’autodérision et les références culturelles. Même si le film n’utilise pas directement la technique du « je sais que je suis de la pub, etc. », quand il montre qu’il est important d’être conscient des instructions, ils nous dit aussi implicitement qu’il est important d’être conscient que nous sommes devant un film dont le point de départ est une marque de commerce, c’est-à-dire un film qui inclut les instructions « achetez des Lego ». Les réalisateurs peuvent ainsi se détacher de leur tâche publicitaire en disant au spectateur qu’il n’appartient qu’à lui d’acheter ou non des Lego – mais, encore une fois, voilà l’une des techniques publicitaires les plus communes, faire semblant de ne pas être intéressé par « vendre un produit » pour proposer plutôt une esthétique alléchante, un gag surprenant, un propos aux visées « sociales », etc., ce qui bien sûr n’empêche jamais vraiment de vendre le produit. « Je sais que je suis de la pub », dit Lego Movie, « mais vous êtes mieux que cela, spectateurs, vous n’êtes pas obligé d’acheter mon produit en sortant de la salle… et vous voyez comme ces Lego permettent à ce personnage de s’améliorer, de se rapprocher de son père, d’être heureux?!? Non, non, je ne vends rien… »

Bref, grand film ou publicité? Je répondrais ainsi : le propre des grands films est de nous offrir un modèle qui nous permet de mieux approcher le monde, mieux y agir, et Lego Movie m’a bel et bien fait agir : en rentrant à la maison avec mon fils, nous avons ouvert une boîte de Lego.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

7 Comments

  1. 1 mars 2014
    Reply

    Bon, je n’ai pas fait mon Lord Business sur ce texte, il aurait eu besoin de micro-directeurs, surtout dans la deuxième partie… Je pensais le publier en deux parties et prendre le temps de peaufiner la fin, mais j’aimais mieux que le revirement de l’éloge vers la critique se retrouve dans une même continuité, alors je me suis un peu débarrassé du texte pour passer à autre chose. Désolé pour le manque de finition, les transitions abruptes, etc.

    Et une note, comme cela, sur les Lego : il me semble que dans mon temps (fin 80-début 90), les blocs Lego était assez gros, passe-partout, et l’oeuvre construite assez simple. Aujourd’hui, les pièces sont petites et la construction est complexe, il me semble beaucoup plus difficile de créer librement avec ces pièces fragiles. De plus, le résultat final est spectaculaire, ce qui donne aussi moins envie de tout défaire et construire à sa façon. Sans compter le fait que la majorité des séries Lego sont maintenant des produits dérivés, ce qui ne me semble pas trop aider la créativité; j’aime mieux avoir mon pirate générique qu’être pris avec Jack Sparrow et ses aventures déjà filmées pour moi. Bref, je ne suis pas sûr que la créativité vantée par le film soit autant possible avec les Lego d’aujourd’hui que ce l’était autrefois.

  2. 1 mars 2014
    Reply

    Un bon article qui résume ma pensée:

    http://second-truth.blogspot.ca/2014/03/the-lego-movie.html

    Je le mentionne surtout parce que je m’en veux de ne pas avoir pensé à ça:
    “a kit to create an exact duplicate of WyldStyle’s motorcycle, featured in the film specifically as something she creates extemporaneously using her power of free-wheeling genius and without instructions, now whittled down to a specific set of Legos you may buy with specific pieces and instructions. Of course this exists, and of course you too can create with painstaking accuracy the exact situation as shown in the film. If you do this, please, Krazy Glue all the pieces together, and offer it up on an altar as the final gift for the Irony Gods.”

  3. 4 mars 2014
    Reply

    Excellente analyse dans la première et deuxième partie mais qui se vautre (un peu) dans la troisième et dernière partie, à deux pas du bol de sangria…

    Passons vite avec le premier point de mon argumentaire : ce film est bien entendu une immense pub d’une heure et demi, mais pouvait-il en être autrement ou tout simplement, pourrions-nous le voir d’une autre façon ? A mon avis, non. Ceux qui ne le percevront pas seront tout simplement happés par le message publicitaire, mais qu’en est-il des autres, les plus “malins”, ceux qui savent ? Ils souffrent d’un biais différent : même en aimant le film, ils ne pourront faire abstraction que ce film est une pub et donc useront d’un sens critique exacerbé voire exagéré parce que : “après tout, ce ne peut pas être un chef d’œuvre, ce n’est qu’une pub, certes divertissante, mais juste une pub”. Et c’est là où je m’inscris en faux : moi, celui qui sait que vous savez que nous sûmes qu’ils sussent, etc…

    Enfin, je ne prétends pas savoir, je donne juste mon sentiment qui est que ce film est un vrai chef d’oeuvre, de maîtrise, de réalisation et de narration. Et que le fait qu’il y ait marqué “LEGO” dans le titre et qu’il soit à la gloire d’une firme mondiale n’y change rien. Après tout, peu de grands films divertissants ces dernières années peuvent se réclamer de ne vendre qu’eux-mêmes. Qu’ils soient des monuments de science-fiction (Star-Wars, les multiples adaptations de K.Dick,…), d’espionnage comme les James Bond ou de bons gros blockbusters des familles possédant une once de sens critique (The Dark Knight, Watchmen,..), ils vendent, presque tous un autre produit : des jouets dérivés de la licence, le livre ou comics dont est issu leur adaptation, voire ses précédents films pour les longues saga comme James Bond. Critiquer le film LEGO sur ce point est donc privilégier la forme sur le fond, qui est d’autant plus intéressant comme tu le soulignes dans ton article.

    Cela revient à regarder le spectacle mais fermer un œil, pour montrer que l’on sait et que l’on n’est pas dupe. Premièrement, autant fermer les yeux et boycotter le film tout court si l’on sait d’avance que l’on va être déçu et deuxièmement, ouvrir les deux yeux ne veut pas forcément dire que l’on s’abaisse à la position de ceux qui ne savent pas (cf : puisque l’on peut ouvrir les deux yeux consciemment, cf. ton article). Ouvrir les yeux signifie seulement respecter le travail de la personne qui fournit le spectacle tout en se donnant tous les moyens de juger le film le plus justement possible.

    Bon je reconnais que tu as suffisamment ouvert les yeux au vu de la pertinence de ta contre-analyse sur la référence à Matrix. Mais je pense qu’il ne faut pas s’arrêter là. LEGO déconstruit absolument tous les mythes qu’il utilise et dont il s’inspire : de 1984, Wall-E, Truman Show, et j’en passe. Le film aurait pu tout aussi bien s’enfermer dans un manichéisme absolu où la méchante entreprise et le méchant méchant disparaît dans un trou sans fond. Mais non, ça pourra paraître mièvre pour certains, mais au contraire, je trouve le fait de lier Emmet et Business à deux humains, très intelligent.

    1/2

  4. 4 mars 2014
    Reply

    Il est évident que l’on nous présente deux visions du LEGO à travers le père et le fils, et si celle du fils contamine à la fin celle de son pôpa, l’on nous fait comprendre que la vision de LEGO englué sous la colle n’est pas en soi mauvaise. D’ailleurs, tout dans le début du film nous montre que Business est un affreux personnage mais finalement qu’a-t-il réellement fait de mauvais avant le dernier quart du film ? Engluer les parents de Bad/Good Cop et effacer le visage de Good Cop. Soit deux actions qui n’auront aucune incidence puisque tous les habitants retrouvent leurs mouvements à la fin du film et que Good Cop réapparaît grâce à un marqueur. Ferrel n’est donc qu’un trouble-fête, mais pas un méchant bougre puisque sa passion des LEGO est aussi justifiée que celle de son fils : il les voit comme un objet d’art et non de construction.

    Enfin, je voudrais revenir sur ta critique du manque d’idées originales… A mon avis, c’est un faux-débat. D’une part parce que LEGO doit son succès, durant ces dix dernières années, aux licences existantes (soit en magasin, ou dans ses très bons jeux vidéo) et d’autre part parce que ce film LEGO est une parodie. Et l’on ne pourrait décemment reprocher à une parodie d’aller puiser ces éléments dans son inspiration originale. D’ailleurs, le film ne se contente pas de déplacer des éléments dans un autre univers pour créer un comique de décalage, il attaque et se moque du fondement même de ces inspirations. Par exemple, la figure de Batman est complètement détournée dans le film.

    Alors que la critique cinématographique et les comics vantent le plus souvent sa froideur et son réalisme, l’image donnée par Batman dans le film est très proche des détournements crées par les fans sur Internet. La voix rauque est une pique envers Christian Bale tandis que le côté noir/sombre/ado gothique fait clairement référence à Nolan et aux comics les plus célèbres. C’est un pastiche gentillet, mais un pastiche tout de même. Alors pourquoi ce choix de Batman ? Deux raisons : Batman, c’est DC Comics et donc Warner Bros mais Batman c’est aussi LE personnage le plus emblématique du retour de la culture “geek” auprès de l’opinion. C’est celui qui a amorcé le retour aux héros réalistes, sombres et qui, en plus, est connu de n’importe qui (cf. les nombres d’entrée de The Dark Knight).

    Le personnage parle donc à tout public et son détournement n’en est que plus fort. Les multiples références aux chatons sont également la preuve que les réalisateurs sont très conscient du message qu’ils passent. Le fait de croire en soi n’est pas une chose mauvaise mais l’infinité de récits et histoires qui utilisent ce prétexte pour faire gagner le héros fait que beaucoup de personnes tendent à trouver ce message mièvre ou cliché. En accompagnant ce message d’un poster de chaton, le film se moque lui-même de ce procédé facile et donc se permet de l’utiliser également. Et que ne serait-ce un chaton aujourd’hui sinon le symbole de tout un pan de la culture Internet et une référence directe aux Lolcats ?

    2/3

  5. 4 mars 2014
    Reply

    3/3

    Et sur le point de l’inspiration pure, je te trouve un peu dur. Certes le film pastiche tout et n’importe quoi, mais il n’en oublie pas de créer sa propre identité et ses propres situations comique. Même si l’humour est question de goûts et que l’humour référentiel nous reste en tête car il nous parle directement, je peux te citer au moins trois situations qui m’auront faire rire dans le cinéma et qui paraissent originales. 1) le comique de répétition “Spaceship”, notamment à la toute fin 2) Le fait que Emmet semble être l’élu parce que son esprit est totalement vide 3) La chanson du pirate et les nombreuses petites animations qui en découlent. Bien évidemment, tout cet humour ne sort pas de nulle part et l’inspiration des Monty Python pour un quart des gags du film est pour moi évidente, mais ces exemples prouvent que le film ne se repose pas uniquement sur de l’humour référentiel. De même, sur le plan artistique, le rendu n’est pas qu’une prouesse artistique, c’est clairement une première qui nous fait croire parfois que l’on est en train de regarder un film en Stop-motion.

    Tout ça pour dire quoi ? Déjà merci pour l’article, c’est une vision intéressante du film. Et en ensuite, je pense que ce long-métrage d’animation mérite le titre de grand film parce que c’en est un. Tous les choix de réalisation, de scénario, ont été pensés, réfléchis pour disposer d’une double lecture et l’on ressent une véritable patte, identité malgré un humour fortement référentiel. Ce film ne laisse pas non plus indifférent. On rit beaucoup devant c’est sûr, mais le message final, tout aussi marketé qu’il soit n’en est pas moins réaliste (une pub n’est que le reflet d’une certaine réalité, vu sous l’angle le plus positif… ce qui n’empêche en rien cette réalité d’exister) car il fait appel à notre nostalgie, notre imagination et notre désir d’aventures. Et susciter autant d’émotions et d’interrogations autour d’un film-pub avec un tel cahier des charges, ça reste une vraie prouesse.

    • 4 mars 2014
      Reply

      Merci beaucoup pour votre analyse! Je suis tout à fait d’accord avec votre conclusion (que c’est une vraie prouesse), mais je me demandais avec cet article quelle est la portée de cette bravoure dans le contexte qu’est celui de Lego.

      L’aspect publicitaire n’est pas négligeable à mon avis, même si les créateurs veulent sans aucun doute le dépasser; vous demandez quels sont les films récents qui vendent autre chose qu’eux-mêmes: il y a quelque chose de vrai là-dedans, que bien des films semblent créés dans le but de vendre un produit quelconque, mais il me semble qu’il y a quand même une différence entre un James Bond qui fait référence à une filmographie et une littérature abondante ou même un film de Marvel avec nombre de produits dérivés, et le fait d’avoir comme point de départ un jouet. Même si le film Avengers tend à me vendre les films précédents de ces super-héros et idéalement aussi des figurines ou des Lego ou n’importe quel autre produit dérivé, ou les comics originaux, il reste que le point de départ est une oeuvre artistique (les comic), non un produit commercial. C’est une variation sur un thème, une adaptation, ce sont des procédés reconnus, qui ne datent pas d’hier, et qui permettent de renouveler une figure, des personnages, de voir autrement une oeuvre précédente.

      On pourrait se demander si Lego Movie nous permet de voir autrement les Lego: je crois que non. Et c’est pour cela que je critique le film pour sa créativité limitée: le film propose deux options absolument évidentes, bien connues depuis que les Lego sont Lego. Le film n’essaie jamais de dépasser ces fonctions de Lego, de proposer une nouvelle voie, qui serait un vrai détournement du produit; au contraire, on ne fait que dire que finalement les deux manières sont bien correctes. Comme ça, aucun acheteur de Lego, passé ou futur, ne sera déstabilisé: il peut jouer avec ses Lego comme il veut. Si le film avait vraiment voulu dépasser le contexte commercial, il aurait dû se défaire de cette binarité du plan/liberté pour proposer autre chose plutôt que de réconcilier tout le monde. Et le film lui-même, dans son esthétique, ne propose rien de plus non plus que d’utiliser des Lego pour créer soi-même des mondes imaginaires, il ne détourne pas du tout l’usage courant des Lego (au contraire, il ne fait que le solidifier, l’encenser).

      Ceci dit, il y a quand même de l’imagination, de la créativité, et même beaucoup plus que dans le film moyen, mais cela se limite à mélanger des blocs qui n’étaient pas dans la même boîte (avec humour et intelligence, je ne le nie pas).

      Enfin, je dirais que l’aspect humain du film survit à cela et suffit à placer le film bien au-dessus du lot. Comme vous dites, la finale peut être perçue comme mièvre, mais moi j’y ai versé quelques larmes (ce n’est pas rien, remplacer l’apocalypse finale par une discussion père-fils!) Et oui, il y a une vraie patte, une identité (je reconnais les types qui ont fait 21 Jump Street par exemple); je trouve juste ça bien dommage qu’ils n’aient pas utilisé un autre contexte que celui d’un produit commercial pour présenter ce discours humain.

      Merci encore pour votre point de vue!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *