Monuments Men (2014), George Clooney

 

« You can wipe out an entire generation, you can burn their homes to the ground and somehow they’ll still find their way back. But if you destroy their history, you destroy their achievements and it’s as if they never existed. That’s what Hitler wants and that’s exactly what we are fighting for. »

L’art garant de l’histoire d’un peuple, voilà bien ce qu’il aurait fallu expliquer à Joshua Oppenheimer : quand un peuple sans histoire (sans œuvre d’art, sans possession personnelle, sans document, sans témoignage vivant, du moins sans témoin que l’on est prêt à écouter) est pratiquement exterminé, il vaut mieux consacrer son film à redonner une existence à ceux qui n’en ont plus plutôt qu’à créer un nouveau document (même « critique ») sur les tueurs qui existent toujours; sinon, ce peuple n’aura comme seule histoire que celle de leur disparition (ou peut-être plus celle de leur non-existence). Non, Monuments Men n’a rien à voir avec the Act of Killing, mais difficile de ne pas relever le parallèle, et de ne pas noter que George Clooney, malgré la légèreté de son projet, nous déploie une bien plus belle (et juste) idée de l’art qu’Oppenheimer.

« Your lives are more important than a piece of art. »

L’art ne vaut pas une vie humaine, même si l’art c’est la vie; je ne tuerais pas au nom de l’art, et dans l’absolu si j’ai à choisir entre l’art et la vie, la vie l’emportera (mais comme il n’y a pas d’absolu, la question ne se pose pas). Cependant, en ce que l’art est une vision du monde, une manière de voir le monde par les yeux de l’artiste, détruire une œuvre d’art nous arrache une partie du monde, ce monde vu par l’artiste.  Préserver l’art, c’est aussi préserver le monde. Alors, peut-on risquer une vie humaine pour sauver une œuvre d’art, c’est-à-dire pour sauver une partie du monde, une vision du monde?

« They tell us : who cares about art? But they’re wrong, it is the exact reason we are fighting : for culture, for a way of life. »

Belles paroles, mais Monuments Men ne démontrent pourtant pas une si grande attention à l’art : les œuvres sont assez peu présentes à l’écran, la caméra nous les montre que trop succinctement, en s’attardant beaucoup plus sur les personnages qui regardent les œuvres que sur les œuvres elles-mêmes. L’art est important car George Clooney le dit, parce que voyez ce regard ému de Matt Damon sur cette toile! Il ne nous est pas permis de comprendre pourquoi telle œuvre est importante pour notre culture autrement que par l’attachement personnel des personnages envers ces œuvres. Donald Jeffries (Hugh Bonneville) veut sauver la Madone de Bruges de Michel-Ange parce qu’il allait souvent la visiter avec son père… mais pourquoi cette œuvre plus qu’une autre? Pourquoi sauver cette Madone-ci, que nous dit-elle sur notre culture? La valeur d’un chef-d’œuvre se résume-t-elle à l’expérience d’un seul individu? Je ne connaissais pas cette sculpture, et je ne la connais pas plus maintenant; je sais seulement qu’il fallait la sauver car Jeffries est morte pour elle. Si, au moins, le film m’avait montré cette œuvre pendant plus de quelques secondes, je pourrais essayer d’apprécier par moi-même sa valeur, mais non, je dois me fier au jugement des personnages (des experts, me dit-on, mais ils n’en ont pas toujours l’air). L’art garant de l’histoire, l’art comme point de vue sur le monde, ce n’est pas Monuments Men qui va m’en convaincre.

En apparence du moins, car malgré cette lacune la démarche de Clooney invite à la réflexion : lui-même représente par son film des événements peu connus, alors en ce sens Monuments Men est « garant » de l’histoire, même si Clooney se permet des libertés (nombreuses je présume) avec celle-ci. Mais l’art n’est pas garant de l’histoire comme peut l’être un document officiel ou un témoignage; l’art représente l’histoire par ses propres moyens, par le regard d’un artiste qui suggère une manière de voir l’histoire. « A way of life » comme dit Clooney : l’historien rapporte des faits (autant que faire se peut), mais l’artiste est plutôt un modèle, une manière d’être. La culture ne retient pas les faits historiques, mais le modèle de l’artiste, la manière de vivre qui se dégage des œuvres d’art. Il faut sauver la culture, l’art, car nous avons besoin de ces modèles, de ces regards, ces manières d’être, pour mieux agir à notre tour dans le monde (et, dans le cas des œuvres du passé, pour mieux comprendre pourquoi nous agissons comme nous le faisons aujourd’hui, et parce que ces modèles sont inépuisables).

Voilà d’ailleurs pourquoi critiquer Monuments Men pour son aspect auto-congratulatoire, comme plusieurs l’ont fait, passe à côté de l’essence du cinéma (et de l’art). Quand Clooney interprète Frank Stokes, il est vrai qu’il nous parle autant de lui comme acteur que du Stokes réel (George Stout de son vrai nom), alors, oui, cela nous donne l’impression que Clooney se représente comme un sauveur de la culture occidentale. Mais il est impossible pour Clooney de représenter le George Stout de 1944, celui-ci est une chose du passé, inaccessible à la caméra. Clooney ne peut que représenter Stout par des moyens présents, dans ce cas-ci son propre corps d’acteur, qui permet à Stout d’exister à travers le corps et le regard (la caméra) de Clooney, pour former l’entité Frank Stokes. Et il est impossible pour Clooney de s’effacer complètement pour ne re-présenter que George Stout; qu’on le veuille ou non la caméra ne pourra jamais montrer autre chose que Clooney en train d’interpréter Frank Stokes. Alors Clooney fait la seule chose qu’il peut faire : il filme cette entité Frank Stokes. Frank Stokes n’est pas George Stout, mais il nous dit quelque chose sur celui-ci; Frank Stokes n’est pas George Clooney mais il nous dit quelque chose sur celui-ci. C’est-à-dire qu’il y a un revers à l’aspect auto-congratulatoire : Clooney met son corps, son image et son film au service de cet homme.

Du point de vue de la filmographie de Clooney-cinéaste, Monuments Men oppose la vérité des œuvres d’art aux mensonges et à la manipulation des médias que nous donnaient à voir Confessions of a Dangerous Mind ou the Ides of March. Certes, l’image peut être mensongère, on nous le répète sans cesse, au point que nous n’avons plus aucune confiance en celle-ci, mais comme le montrait déjà Good Night, and Good Luck, il est important de se rappeler que l’image peut aussi proposer des modèles éthiques, comme Edward Murrow ou comme les œuvres d’art préservées par Stokes. C’est cette idée de modèle, surtout, qui intéresse Clooney : comment les médias façonnent des modèles conventionnels pour véhiculer certaines idéologies (il me semble que Leatherheads portait sur cela, avec ce joueur de football à la légende fabriquée par les journaux), et comment l’artiste doit au contraire proposer un modèle personnel, vrai (vrai dans la mesure qu’il est fidèle à l’artiste), éthique (un modèle qui, en gros, invite à mieux agir). Dans Monuments Men, il n’y a pas de nécessité pour Stokes de présenter une image publique qui voilerait son identité par exemple et pas non plus de double rôle pour Clooney; au contraire, son personnage est franc et direct, comme, d’ailleurs, son rôle dans Good Night, and Good Luck, Fred Friendly, producteur d’une émission de télévision qui allait confronter un sénateur. Modèle d’intégrité journalistique, Clooney présidait là aussi une entreprise mise au service de la vérité, mais avait-on parlé alors d’autocongratulation? (Je ne me rappelle pas.) Bien sûr, ces rôles vont de pair avec les convictions politiques de Clooney qu’il n’hésite pas à mettre de l’avant sur la scène publique. En jouant des personnalités historiques comme Fred Friendly ou George Stout, Clooney ne les instrumentalise pas pour sa propre gloire de star, il établit plutôt une filiation avec ceux-ci; il nous montre, justement, qu’il a trouvé en eux des manières d’être, des actions qui l’inspirent, et qu’il met à l’écran pour nous inspirer à notre tour. Il trouve dans ces hommes un « way of life » digne d’être préservé par l’art, comme Stout voulait préserver des œuvres d’art qui sont au fondement de notre culture.

Mais je soupçonne quand même que Clooney se voit un peu comme un sauveur de l’histoire cinématographique, tant il insiste sur son amour pour le cinéma classique hollywoodien qu’il émule dans ses propres films (l’une des œuvres clé recherchées par les Monuments Men est d’ailleurs un autoportrait de Rembrandt, et la lumière, exquise!, de Phedon Papamichael imite parfois celle du peintre, dans les scènes de nuit). Veut-il sauver ce langage qui se perd? Je ne sais pas, mais il y a un réel plaisir, nostalgique peut-être mais pas seulement, dans le rythme posé de Monuments Men, dans ces cadres larges qui laissent toute la place à de grands acteurs, au point de vue de personnages qui se confrontent dans de véritables dialogues (notamment entre Matt Damon et Cate Blanchett). Le véritable geste nostalgique, ce qu’il faut sauver, au fond, c’est celui-là : il faut sauver ces modèles positifs  qui étaient au fondement de l’esthétique classique hollywoodienne, qui en justifiaient le langage, mais qui sont en voie d’extinction à l’ère de l’ironie, de la fausse neutralité, de la distanciation, du décalage et de la liberté toute-puissante mais sans responsabilité de l’artiste.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *