Noah (2014), Darren Aronofsky

Il suffit d’une question pour résumer l’échec de Noah : qui aurait envie de sauver l’humanité après avoir vu ce film?

Rajoutons tout de même quelques mots (et force spoilers) : Darren Aronofsky essaie de poser de Grandes Questions, mais il n’arrive pas à créer un dilemme crédible à l’image. Dieu détruit Sa Création : voilà un acte violent, despotique, difficile à justifier de notre point de vue de mortels, d’autant plus que, comme on nous l’a bien appris, le pardon est un sentiment beaucoup plus chrétien que la vengeance. Pour que Dieu décide de tout noyer, il faut que le monde soit terriblement répugnant, souillé, abject, irrécupérable, sinon la punition paraît injustifiée et on a envie de crier à Dieu « c’est quoi Ton problème? » Mais Dieu ne détruit pas tout, il laisse à Noé la chance de rebâtir un nouveau monde, alors Il doit bien voir quelque chose de bien dans l’homme, tout n’est pas perdu. Pour Aronofsky, voilà un sacré problème : comment représenter cette déchéance de l’humanité sans que la colère de Dieu nous paraisse trop gratuite, tout en nous montrant qu’il reste un espoir, que l’homme mérite d’être sauvé malgré tout? Si le cinéaste appuie trop sur ce qu’il y a de bon et bien dans l’homme, Dieu nous apparaît comme un tyran vindicatif, paresseux aussi puisqu’il aime mieux repartir à neuf plutôt qu’essayer de redresser la situation, comme si le monde n’était pour Lui qu’une partie de SimCity qui tournerait au pire… on appuie sur New Game, et voilà tout est réglé! Mais si Aronofsky insiste trop sur la bassesse de l’homme, sa vilenie, alors aussi bien tout noyer, car qui veut vivre avec ces hommes barbares et sanguinaires, carnivores et industriels en plus? En bon cinéaste de son temps, Aronofsky, on l’aura compris, est tombé dans le deuxième piège : il est incapable de contrebalancer sa vision d’un monde déchu par une représentation inspirante de ce qu’il peut y avoir de bien en l’homme.

On nous dit que Noé est un homme bon, mais il passe la moitié du film à fracasser des crânes et il n’est vraiment pas évident que cela lui déplaise, tout comme son choix de laisser mourir la jeune fille que son fils voulait sauver ne semble pas peser beaucoup sur sa conscience. Il agit ainsi pour suivre la volonté de Dieu, ou son interprétation de celle-ci, mais quel plaisir Russell Crowe semble prendre à jouer de nouveau au gladiateur! Les remords ne se font sentir qu’après, quand dans son Arche il entend les cris des hommes qui se noient à l’extérieur (scène terrifiante d’ailleurs). Mais il y a une déconnexion, ce Noé qui doute n’est pas le Noé guerrier que l’on voyait avant; Aronofsky construit chaque moment pour en tirer le maximum d’impact (là il se bat, ça doit être épique alors on réserve les problèmes moraux pour plus tard), mais n’arrive pas à les lier. Essentiellement, Noé est bon parce qu’il est végétalien, en paix avec ce qu’il reste de la nature (d’où proviennent tous ces animaux d’ailleurs, dans ce monde dévasté sans même une trace de verdure?), parce qu’il est le descendant d’Abel, parce qu’il sauve Ila (Emma Watson), le seul vrai geste pouvant démontrer sa bonté, l’autre étant en fait un non-geste : ne pas tuer ses petites-filles à coup de poignard… (Quel geste d’une grande clémence tout de même que de laisser vivre des bébés naissants! Je n’aurais jamais cru l’homme capable d’une telle bienveillance!) Dieu laisse Noé décider du sort de l’humanité, mais je ne comprends pas ce que Noé voit dans l’homme, surtout pas dans un homme qui ne serait pas un membre de sa famille. Aurait-il autant hésité à tuer des enfants qui ne seraient pas ses petites-filles? Rien dans le film ne permet de le croire.

Alors pourquoi Dieu choisit cet homme entre tous? Pourquoi y faire confiance? Peut-être que Dieu savait Noé capable de mener Son projet jusqu’au bout en se montrant aussi violent que Lui, mais je soupçonne que si Dieu laisse Noé choisir le destin de l’humanité, c’est qu’Il avait confiance en son jugement, en son humanité et donc qu’Il savait quelle serait l’issue (sinon il aurait tout balayé et pas besoin de se faire chier avec une Arche). Noé pourtant ne parle jamais de l’homme, et il ne porte en lui, dans ses gestes, ses mots, aucune idée de l’homme.  Il n’a rien d’un modèle qui pourrait inspirer (sauf peut-être par son respect de la nature), alors que c’est tout l’enjeu du film, sauver l’humanité par cet homme qui l’incarne. Mais bon, cette absence d’éthique n’a rien de surprenant quand on voit comment Aronofsky filme la grande scène de combat : des géants de pierre balaie les hommes, les assomme, les écrase, mais au lieu d’une horreur cosmologique nous sommes devant une chorégraphie trépidante inspirée de Peter Jackson. L’émerveillement face aux prouesses technologiques et le pur spectacle efface toute trace du désespoir qui devrait nous emparer devant une représentation aussi violente de la fin de l’humanité. La raison en est simple : le film n’arrive pas à réfléchir l’homme, alors il peut en effacer toute trace sans broncher (il reste quand même l’image, sublime cette fois avec ses atours à la Caspar David Friedrich, d’hommes nus accrochés à un rocher épineux bientôt nettoyé par une mer furieuse).

Les discours humanistes nous sont servis par deux personnages, Tubal-cain (Ray Winstone) et la femme de Noé, Naameh (Jennifer Connelly). Encore une fois fidèle aux modes de son temps (tout est là : adaptation en mode super-héros, destruction totale, héros tourmenté à la Nolan, questionnement moral simpliste, etc.), Aronofsky fait de son vilain un personnage mille fois plus intéressant et complexe que notre héros (largement aussi grâce à l’interprétation fascinante de Winstone, qui domine aisément une distribution sans vie). On le comprend, ce pauvre Tubal-cain : comme il le dit, Dieu a fait l’homme à Son image, et Dieu s’avère d’une extrême violence, alors pourquoi lui, l’homme, n’en ferait pas autant? L’homme a beau être responsable de sa propre déchéance, s’il reste encore une chance de sauver l’humanité, ce que Dieu semble croire en gardant Noé en vie, alors pourquoi tout détruire, pourquoi abandonner Sa création? Si Tubal-cain n’était pas aussi violent, s’il n’était pas associé à la barbarie, au viol, au meurtre, etc., il serait de loin le personnage qui nous parle le mieux de l’homme, de sa liberté. Qu’est-ce dire, alors, si le film associe ainsi l’homme à ce personnage? Qu’est-ce qu’Aronofsky pense de l’humanité? C’est tout de même perturbant que rien n’arrive à contrebalancer ce personnage, pour offrir un modèle plus positif qui pourrait reprendre les mots de Tubal-cain en les dissociant de la domination et de la force brute.

Quant à Naameh… Urgh, peut-être qu’elle pourrait être convaincante si Aronofsky n’était pas aussi misogyne. C’était sous-jacent dans ses premiers films, dans le malin plaisir qu’il prenait à torturer et avilir des personnages féminins (les masculins aussi, mais l’humiliation de Jennifer Connelly dans Requiem for a Dream n’est pas comparable à celle des autres personnages, et c’était utilisé uniquement comme effet-choc), puis c’est devenu frontal dans Black Swan, alors qu’il devenait évident qu’Aronofsky ne voyait rien d’autre que de l’hystérie chez les femmes. Mais dans Noah il atteint un sommet (un bas-fond plutôt) : les femmes ne valent rien si elles ne peuvent pas procréer, ce sont des mères et rien d’autre. J’insiste sur le « rien d’autre », car il n’y a littéralement rien d’autre. Il n’y a qu’à penser à Ila, stérile, qui se croit donc inutile (si je me rappelle bien c’est le mot qu’elle utilise, useless) et à qui le film ne croit pas bon répliquer pour démontrer qu’elle a tort (elle est effectivement useless aux yeux du scénario jusqu’à ce qu’un miracle la guérisse). Ou qu’on pense aux frères et comment le film les départage : Ham aime Ila et c’est un « bon » désir car il réside sur la volonté de procréer, même si c’est impossible (elle refuse son désir de toute façon jusqu’à ce qu’elle soit redevenue « normale »), mais Shem cherche une femme pour avoir une compagne, ne pas être seul, sans nécessairement chercher une mère, il s’agit donc d’un « mauvais » désir qui sera puni (il la trouve dans un tas de cadavres et elle meurt piétinée par la foule). Ou encore : les petites-filles de Noé sont absentes de l’image, elles ne sont que cris et pleurs, jusqu’à ce qu’il les menace avec un poignard; c’est-à-dire qu’elles ont le droit d’apparaître à l’écran uniquement lorsqu’un regard masculin les autorise,  lorsqu’elles deviennent digne d’attention pour le patriarche qui, de plus, décide si elles méritent de vivre. Et bien sûr on ne peut pas être mère s’il n’y a pas un père, donc une femme seule est sans utilité (mais un homme, oui, il n’a pas besoin d’être père pour avoir le droit à une existence signifiante, qu’on pense à Shem par exemple qui part dans une quête introspective solitaire, en conservant toute sa dignité). La femme est donc asservie à tous points de vue, jusqu’à sa vie qui ne lui appartient même plus.

Là je vous entends protester : ce n’est pas la faute d’Aronofsky, c’est dans la Bible, il ne fait que suivre son matériel de base! Ok, si je vous comprends bien, Aronofsky n’a pas besoin de respecter la Bible quand il rajoute des géants de pierre et des scènes de combat, quand il fait de Noé un Batman qui déciderait de laisser Gotham périr (pensez-y : remplacez Dieu par Ra’s al Ghul, et bam! nous voilà devant le même questionnement que Batman Begins, avec la même pseudo réflexion sur la justice), quand il fait de la femme de Noé un « personnage » (elle n’a même pas de nom dans la Bible si je me rappelle bien) et invente autour de sa famille un drame éthique, quand il transpose le sacrifice d’Isaac par Abraham à Noé et ses petites-filles, quand il fait un film de deux heures avec quelques lignes de texte, quand il fait du tout une fable écologique, mais il est très important par contre qu’Aronofsky respecte la misogynie biblique? Ça ne me convainc pas trop, comme argument…

Bref, on comprend pourquoi Naameh n’arrive pas à persuader Noé quand elle doit lui expliquer qu’il y a encore du bon en l’homme – car qu’est-ce qu’elle dit? Elle parle de ses fils, bien sûr, c’est une mère! (Et rien d’autre.) Outre que Jennifer Connelly est très mauvaise à ce moment (peut-être surtout mal dirigée, on n’a pas de misère à comprendre pourquoi), son discours est simplement trop égoïste. Il pourrait se résumer à « l’Homme est Bon car nos fils sont beaux et je les aime ». Face à elle, Noé reste imperturbable et moi de même; Winstone est violent mais il est sacrément charismatique, convaincu et il pense avec sa tête, des arguments réfléchis, pas sur le coup de l’émotion et de l’hystérie… Aronofsky n’a peut-être pas une haute opinion de l’homme, mais au moins il respecte sa bassesse; mais la femme? Mieux vaut ne pas répondre à cette question.

Enfin, il reste la magnifique photo de Matthew Libatique, une certaine ampleur qui touche parfois au mythologique, l’aspect cauchemardesque parfois prenant qui sied bien au sujet, et la consolation que ce n’est pas aussi pénible que the Fountain.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *