Les critiques doivent-ils résumer les films?

Ou, comme le demandait un lecteur il y a quelque temps, « À l’ère d’internet et de l’information accessible partout, cette béquille [le résumé de film] prévisible et risible est-elle un passage obligé d’une « bonne » critique? »

Répondons par un petit exercice de style : voici un premier résumé de Grand Budapest Hotel, le dernier (et excellent) film de Wes Anderson.

« Un écrivain dans les années 60 rencontre Zero Moustafa, le propriétaire légendaire du Grand Budapest. Celui-ci raconte à son interlocuteur comment il a hérité de son hôtel. Flash-back, les années 30, pour illustrer le récit de Zero. Il est alors un lobby boy, c’est sa première journée au service de Gustav, le concierge en chef de l’hôtel, personnage qui sera dorénavant au centre du film. Dédié au bien-être de sa clientèle, amant des vieilles dames de passage, Gustav se lie rapidement d’amitié avec le jeune Zero, qui devient son protégé. Suite au décès de l’une de ses clientes préférées, Gustav hérite d’un tableau d’une grande valeur, ce qui le précipite au centre d’une conspiration, poursuivi par les proches de la défunte, prêts à tuer. »

Si par « résumé de film » on pense à un tel synopsis, une sorte d’énumération décousue et distanciée du scénario qui en dit juste assez pour ne pas tomber dans les spoilers, alors oui, on peut bien s’en passer. Ça ne dit absolument rien sur le film qui n’est pas immédiatement apparent pour la majorité des spectateurs. Je dirais toutefois que de tels résumés se retrouvent principalement dans les critiques paraissant le jour de la sortie du film et dans un tel contexte, où il faut assumer que le lecteur n’a pas encore vu l’œuvre, cet outil critique me semble légitime. En effet, on a tendance à dénigrer ces synopsis sous prétexte qu’ils permettent au critique qui n’a rien à dire de combler facilement son espace alloué, ce qui est souvent vrai (et franchement on comprend pourquoi : je serais bien en peine d’écrire quelque chose sur la majorité des films qui sortent chaque année, j’ai le loisir sur ce blogue d’écrire uniquement sur ce qui m’inspire, ce qui n’a parfois aucun lien avec la qualité du film, alors quand je n’ai rien à dire je peux simplement me taire et vous ne le savez pas (un secret : c’est ce qui explique pourquoi je n’ai encore rien écrit sur Tom à la ferme)), mais puisqu’il est un peu vain de décortiquer des images que le lecteur n’a pas encore vues, et que le but de l’exercice est surtout d’offrir aux futurs spectateurs un angle d’approche, proposer un regard, le résumé est peut-être l’un des meilleurs outils pour tout critique qui sait bien l’utiliser.

Prenons mon résumé ci haut : il n’y a là presque rien qui pourrait vraiment être qualifié de critique. C’est pratiquement du journalisme : je rapporte des faits sur un film, sans m’engager dans celui-ci. Je tiens ma subjectivité à l’écart – mais pas tout à fait non plus : même si ce résumé à des apparences d’objectivité, il n’en demeure pas moins que j’ai privilégié certains éléments du scénario. Pourquoi je parle de l’écrivain des années 60, mais pas de celui des années 80 ou de l’ouverture dans le cimetière? Ou quand je dis que Gustav sera au centre du film, il y a une part d’interprétation : on pourrait bien dire, aussi, que c’est Zero qui est au centre du film. Déjà, mon résumé indique une certaine lecture, aussi superficielle soit-elle (d’ailleurs, c’était vrai aussi de ma critique supposément objective de Le passé : ma sélection de scènes et mes choix de mots, même si j’ai évité les adjectifs et les adverbes, trahissaient ma subjectivité, inévitablement). C’est-à-dire qu’un résumé n’est jamais qu’un résumé : c’est déjà un début de critique, une interprétation. Alors pourquoi ne pas l’assumer et faire du résumé un véritable outil critique?

Exemple :

« Dans un hôtel presque désert, exhalant des effluves d’un monde ancien, faste et enchanté, aujourd’hui révolu mais autrefois si exaltant que les murs semblent avoir été imprégnés à jamais par cette splendeur passée, un écrivain en quête de nouvelles aventures à sublimer par sa plume curieuse rencontre le propriétaire mystérieux du Grand Budapest, Zero Moustafa. Celui-ci, qui, semble-t-il, n’attendait qu’une oreille aussi amicale qu’attentive pour se confier, raconte par quelles circonstances rocambolesques, mais au fond tragiques, il a hérité de cet hôtel. Alors jeune homme, simple lobby boy, il était au service de Gustav, le concierge en chef excentrique du Grand Budapest, dont les manies et la noble tenue reflétaient autant qu’assuraient le prestige de ce palace, que nous voyons maintenant dans ses belles et jeunes années, dans tout son luxe et son exubérance, d’apparence si artificielle qu’il n’est pas interdit de penser qu’une nostalgie heureuse teinte la mémoire de notre narrateur. Si, d’abord, Gustav semble traiter Zero comme une simple marionnette, un bibelot à déplacer avec une minutie maniaque pour mieux servir l’élégance du Grand Budapest, l’hôtel comme le film, bientôt se développe entre eux une grande amitié qui outrepasse cette relation superficielle de servitude, alors qu’ils sont entrainés dans de folles péripéties. »

C’est un peu long, trop littéraire peut-être (je n’ai pas l’impression d’écrire sur un film en fait), mais peu importe ce que vaut mon écriture, je pense que l’idée est claire : ce résumé souligne la majorité des thèmes du film et la démarche du réalisateur, sans jamais le dire explicitement. La part d’interprétation est ici beaucoup plus évidente, à l’opposé du précédent résumé, plus anecdotique : par exemple, rien dans le film ne permet de qualifier la mémoire du narrateur, j’essaie de décrire ainsi le ton du film et le jeu de F. Murray Abraham dans le rôle de Zero-âgé; ou quand je parle de l’écrivain en quête d’aventures, en fait je rabats ce que dit l’écrivain-Tom Wilkinson à propos de sa méthode d’écriture sur son alter ego plus jeune interprété par Jude Law, ce qui me permet de rendre compte de l’importance de ce qui est dit dans le segment des années 80 sans en parler directement; ou toute la manière de parler de Gustav, son association avec le look de l’hôtel et celui du film, qui laisse sous-entendre que Gustav représente Wes Anderson (ce que j’aurais pu dire plus clairement en fait, ou du moins que j’aurais sans doute précisé par après). Et en parlant de la relation de Gustav avec Zero, j’essaie aussi d’expliquer la méthode d’Anderson : il fixe ses personnages dans un cadre, il semble les emprisonner dans une posture qui sert le style du film et restreint leur expression personnelle, ce que fait aussi Gustav quand il dirige Zero, donnant souvent l’impression qu’il se préoccupe moins de l’être de son protégé que de son image et ce qu’elle peut lui offrir, à lui et son hôtel, mais en fait la dynamique entre les deux personnages est beaucoup plus complexe (il n’est pas rare que Zero sort Gustav du pétrin par exemple, ou prend les devants, guide le récit), comme si Anderson nous disait que lui aussi se laisse guider par son personnage même si son esthétique ne nous le laisse pas deviner facilement.

D’ailleurs, parenthèse interprétative, contrairement à ce que bien des critiques ont écrit, je ne pense pas que Gustav soit le représentant exclusif d’Anderson : il ne faut pas négliger la figure de l’écrivain qui ressuscite le monde défunt de Gustav, la structure en poupées russes temporelles nous montrant bien l’éloignement dans le temps du récit de Gustav et l’effort de mémoire qu’il faut exercer pour le ramener à l’écran (il faut reculer quatre fois en arrière pour retrouver son monde, qui nous paraît ainsi bien lointain et inaccessible, d’où mon insistance, dans le deuxième résumé, sur un monde défunt). Anderson s’identifie à Gustav, mais il n’est pas Gustav, il est celui qui permet à Gustav d’exister, qui lui bâtit un univers visuel à son image (ce qu’il fait aussi dans tous ses films, je pense par exemple aux personnages des Tennenbaum dont les chambres respectives représentent leurs univers personnels, à la fois isolés des autres, puisque leur monde ne va pas plus loin que leur porte de chambre, et rassemblés dans la structure d’ensemble qu’est la maison/le film). Anderson est au service de son personnage, et non le contraire; Gustav sert le film autant que le film sert Gustav; Gustav sert ses clients, se met à leur service pour rendre leur séjour agréable, en respectant leurs manies, leurs excentricités, leurs existences quoi, de la même manière que le film se met à son service, lui prépare un espace confortable où il peut exister librement (Anderson, en fait, préserve de l’oubli ce monde que Gustav opposait à la noirceur et la barbarie, poursuivant ainsi le geste artistique de son personnage); Zero n’est pas le servant de Gustav, d’ailleurs il est le narrateur et donc permet à Gustav de vivre à nouveau, à travers ses mots et ceux de l’écrivain et les images d’Anderson…

Fin de parenthèse : comme le montre ce dernier paragraphe, et comme vous l’avez sûrement remarqué auparavant, je suis très explicite dans mes propres critiques et je n’utilise presque pas le résumé, encore moins une forme plus littéraire comme celle ci haut (ça me prendrait beaucoup trop de temps à écrire!) La raison en est simple : différence de contexte, j’écris presque toujours en supposant que mes lecteurs ont vu le film (c’était la même chose pour Séquences, dans la revue écrite, les textes paraissant souvent deux mois après la sortie d’un film). Ce qui me crée parfois des difficultés puisqu’il est fort possible que certaines personnes lisent une critique d’un film qu’ils n’iront pas voir, ou encore je peux interpréter le comportement d’un personnage d’une certaine manière qui n’est peut-être pas évidente. Il y a ainsi plusieurs situations qui réclament une mise en contexte pour que mon interprétation soit claire pour tous, et alors il me faut un résumé. Je ne l’écrirais probablement pas comme dans mon deuxième exemple, mais je ne pourrais pas me contenter non plus d’une énumération distanciée, sans logique interne : en choisissant ce que je rapporte, mes mots pour le décrire, je dois soulever quelque chose dans le film, ce qui m’importe pour mon interprétation. Le résumé devient nécessaire puisque le film que je vois n’est jamais le même que celui que vous voyez : généralement les différences sont mineures, superficielles, mais parfois elles le sont moins. Un résumé permet alors d’expliciter sur quel film exactement se base ma critique.

Et en fait, il serait possible d’écrire une critique qui ne serait qu’un long synopsis puisque pour résumer, pour décrire, il faut interpréter, et ce faisant on soulève de façon plus ou moins implicite les idées que travaillent le film. Disons-le ainsi : une critique, ce n’est ni plus ni moins que de mettre des mots sur une expérience silencieuse qui s’est déroulée dans cet espace entre le film et le spectateur. Le bon critique, c’est celui qui réussit le mieux à exprimer ce silence, à trouver les meilleurs mots pour partager son expérience, et peut-être surtout à l’approfondir. Donc, pour résumer un film, il faut trouver les mots adéquats pour décrire les images que l’on a vues, et cela ne va pas de soi, le film ne nous dit pas quels mots utiliser, il faut les choisir. Exemple simple : plus haut, pour désigner le Grand Budapest, j’utilise les mots hôtel et palace, mais ces termes n’ont pas la même signification, les mêmes connotations. En utilisant palace, je décris comment je perçois le Grand Budapest, mais certains spectateurs préfèreraient peut-être en rester à hôtel, ou utiliseraient un tout autre mot (pension, auberge, château, demeure, palais, etc.) Le problème, en fait, c’est que la plupart ne se poseraient même pas la question…

Ainsi, même le plus insignifiant des résumés révèle une subjectivité, une interprétation; un résumé, c’est déjà une critique. Je dirais même que la majorité des critiques utilisent bel et bien le résumé pour faire ressortir des éléments thématiques, comme dans mon deuxième exemple. Pourquoi, alors, ces synopsis nous apparaissent insignifiants? Parce qu’ils sont le résultat d’une lecture conventionnelle, consensuelle, qui en reste à la surface, qui ne relève pas de l’engagement personnel du critique dans le film. Parce que c’est mal écrit, de façon impersonnelle, parce qu’on en reste au premier mot qui nous vient en tête, sans se demander s’il exprime vraiment ce que l’on a vu (par habitude je dirais : rarement, le premier mot, la première phrase, le premier jet sont souvent des clichés), etc. Parce qu’en se souciant aussi peu du langage, il devient impossible d’approfondir son expérience, de la définir, d’en rendre compte. Le style, c’est la vie nous dit Wes Anderson; la forme, c’est le contenu dirons-nous par cliché; ce qui est vrai pour le cinéma comme pour la critique.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

4 Comments

  1. Martin Beaulieu
    23 avril 2014
    Reply

    Wow merci pour cette réponse, j’avoue que je n’avais pas vraiment cette axe en tête lorsque j’ai formulé la question. Je vous amène maintenant vers un autre point. Il y a quelque mois, vous comptiez faire une distinction entre le critique professionnel et la critique du cinéphile moyen écrite sur un site générique (par ex. cinemamontreal.com). Je vois dans votre dernier paragraphe des pistes dans cette direction, mais je considère qu’il y a plus que le choix des mots dans le rôle du critique, dont le poids d’une connaissance du milieu ou d’une perspective historique.

    • Sylvain Lavallée
      24 avril 2014
      Reply

      Ouais, je n’y avais pas pensé non plus sur le coup: j’avais commencé à vous répondre en confirmant que non, ça ne sert à rien les résumés, puis en écrivant j’ai pensé à cette idée, que j’ai finalement développé dans cet article.

      Pour votre question: je crois vraiment que tout le monde est critique et que le choix de mots, la maîtrise du langage, importe plus que tout. La connaissance de l’histoire du cinéma, c’est un outil, fort pratique, c’est clair, mais au fond ça ne fait qu’offrir un angle d’approche différent, qui est plus “officiel” que celui du spectateur inculte, qui ne fait qu’exprimer son sentiment immédiat. En même temps, je suis bien conscient que je ne pourrais pas écrire tout ce que j’écris aujourd’hui si je n’avais pas cette connaissance, de l’histoire, de la critique, de la théorie du cinéma. Mais tout cela ne rend pas mes propos “supérieurs”, plus “intéressants” ou “fondés” que ceux de n’importe qui d’autre, même si ça m’aide à préciser ma pensée.

      Je dirais aussi que cette connaissance est souvent un piège, parce qu’elle traîne avec elle son lot de clichés et de réflexions toutes-faites, surtout pour les auteurs établis. Le critique qui ne pense pas trop entre avec cette connaissance dans la salle, reconnaît les signes de l'”errance” dans le dernier Jarmusch par exemple alors il va ploguer le mot dans sa critique, et voilà, il peut signaler sa “connaissance” de Jarmusch.

      Enfin, je n’en dirai pas plus pour l’instant: je compte continuer de parler de la critique en utilisant cette formule de questions, celles qu’on lui adresse le plus souvent, et celle-ci en fait certainement partie.

  2. Martin Beaulieu
    28 avril 2014
    Reply

    Pour poursuivre cet échange et votre idée de dialogue entre le “critique” et le cinéphile, je souhaite formuler une proposition. Pourquoi votre blogue ne serait-il pas doté d’une boîte de suggestions? Il m’arrive (comme sûrement à d’autres de vos lecteurs) d’avoir une réflexion à la sortie d’un film et pour laquelle j’aimerais connaître votre avis. Du même souffle, je sais que cette réflexion ne cadre pas toujours avec le thème d’un billet que vous auriez récemment publié. Je ne souhaite pas formuler cette réflexion directement dans la section commentaire, car elle viendrait en rupture du sujet que vous discutez. Après tout c’est votre blogue, si je veux formuler mes réflexions sur le cinéma, je partirai mon propre blogue! C’est pourquoi je reviens à la boîte de suggestions. Ces dernières ne seraient vues par vous et vous y donnez suite ou non selon votre inspiration ou la pertinence du sujet. Pour réflexion…

    • Sylvain Lavallée
      28 avril 2014
      Reply

      Vous me devancez encore! Je comptais ajouter une adresse courriel de contact bientôt, peut-être plus tard aujourd’hui si j’ai le temps, sinon demain. (Mais sinon, les commentaires sont toujours les bienvenus, même si c’est hors-sujet.)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *