Du Cinématographe c. Du Cinématographe : 5 ans!

C’est le genre de chose qu’il faut prendre la peine de souligner : du haut de ses cinq ans, Du Cinématographe peut maintenant s’inscrire à la maternelle! (L’anniversaire officiel était vendredi dernier, mais j’ai retardé la publication de ce texte pour laisser mon dernier article profiter un peu de sa place à l’avant-plan.) Qu’est-ce que ça veut dire 5 ans? 93 articles sur ce site (qui compile aussi ce que j’ai écrit en anglais pour Postcards from the Uncanny Valley) plus 103 publiés chez Séquences, pour un total de 196 articles sur le web (j’ai écrit aussi une trentaine de textes pour la revue imprimée), avec une moyenne, selon mon estimation tout à fait non-scientifique, de 2000 mots, pour un total de 392 000 mots selon ma calculatrice un peu plus scientifique que moi… Ce qui donne à peine 215 mots par jour! Vu ainsi, je n’écris pas tant que ça!

Mais on le sait bien, les stats, on peut les faire parler comme bon nous semble, alors je veux profiter de cet anniversaire pour offrir mon interprétation, vous dire qu’est-ce que ça représente pour moi 215 mots par jour, et ainsi aborder un sujet que j’ai toujours évité, par peur de sombrer dans ces « moi, je » typiques de bien des blogues personnels censés nous faire « partager » l’expérience du rédacteur mais qui en fait ne cherchent rien d’autre qu’accumuler les Like sur Facebook, c’est-à-dire que je veux partager, en espérant honorer ce mot, ce que ça veut dire écrire régulièrement sur un blogue, ou en tout cas sur celui-ci. Bref, voilà venu le temps des confessions de blogueur en proie au doute, ou spoilers! : nombrilisme à venir.

Enfin, je ne sais pas si c’est vraiment le cas, vous jugerez de la pertinence, mais personnellement j’aime bien lire ce genre de textes : que c’est réconfortant de savoir que je ne suis pas le seul blogueur à me sentir parfois sur le point de tout crisser là! (Bon, je sais, je viens de gâcher ce moment de célébration par une note déprimante, mais si ça peut rassurer quelque peu, je ne le suis pas, aujourd’hui, atterré, quoique ça peut changer d’un jour à l’autre.) Peut-être qu’ainsi, au moins, je pourrai rassurer un autre blogueur tourmenté, quoique ça ne coure pas les rues au Québec (les blogueurs cinoches indépendants, pour les tourments, ché pas) – et ça me permettra aussi, au passage, de rassembler quelques idées sur l’état de la critique sur le web, au Québec en particulier.

Fuck le post-modernisme, soyons classique et commençons par le commencement : pourquoi écrire un blogue? Après mes études à l’université, il y a maintenant un bon dix ans, j’ai continué à flâner quelque temps sur des plateaux de tournage (amateurs, ne cherchez pas mon nom dans un générique!), à baigner quotidiennement dans la création cinématographique. Je n’aurais jamais pensé alors faire de la critique, une réticence que je m’explique mal aujourd’hui, d’autant moins que j’étais plongé dans l’écriture d’un roman (terminé d’ailleurs depuis belle lurette, mais je suis trop paresseux pour envoyer un manuscrit par la poste), passion pour l’écriture qui aurait pu se combiner tout naturellement à celle pour le cinéma par le biais de la critique. M’enfin, je me suis peu à peu éloigné des plateaux, me retrouvant ainsi avec un vide à combler : il me fallait trouver un nouveau moyen de rester près du cinéma. Mon premier réflexe n’a pas été de me tourner vers l’écriture, en tout cas pas la mienne, mais plutôt de me mettre à lire tout ce qu’il faut lire sur le cinéma et que je n’ai jamais lu, sauf par bribes, lorsque j’étais aux études. Conséquence imprévue, pourtant inévitable : ma vision du cinéma commença à changer, mes pensées se bousculèrent et pour garder une trace de tout ce mouvement il me fallait le traduire en mots. En même temps, je suivais de plus en plus ce qui se passait sur le web, notamment au Québec avec Jozef Siroka et Helen Faradji (son défunt Arrête ton cinéma!), et voilà, le reste va de soi, quant à écrire, aussi bien le faire en public, ça se fait facilement aujourd’hui et j’avais devant moi des exemples inspirants; Du Cinématographe est né. Peu de temps après, un ami qui travaillait à Séquences m’a invité à écrire pour la revue. Je lui avais déjà dit non dans la passé, ça ne m’intéresse pas la critique, mais cette fois mon excuse usuelle ne tenait pas la route, alors j’ai fait comme dans notre cinéma contemporain et je me suis convaincu, comme nos héros, que je n’avais pas le choix.

Les choses n’ont pas trop changé depuis, ni même du temps de Séquences au fond, j’écris plus ou moins pour les mêmes raisons, pour continuer à développer cette conception mouvante, pour poursuivre cette longue déclaration d’amour. Tout n’est pas pareil, bien sûr, au fil du temps, ceux qui me lisent depuis les débuts pourront en témoigner, mes hésitations nombreuses ont fait place à des affirmations, plutôt que chercher ma pensée pour l’essentiel je l’ai maintenant trouvée, et j’ai parfois l’impression que mon écriture, en cours de route, s’est affaiblie, probablement parce que j’ai développé trop de réflexes de blogueur pressé par le temps (aussi parce que j’ai mis de côté la fiction, même si je me promets toujours d’y revenir). Et surtout, je ne peut concevoir vivre aujourd’hui sans cette écriture quasi-quotidienne, alors qu’au départ elle était plus indifférente, occasionnelle, passe-temps. Enfin, ce n’est pas tout fait vrai, je ne le voyais peut-être pas clairement à ce moment, mais au fond j’ai commencé ce blogue à peu près en même temps que j’inscrivais Fin au bas de mon roman (celui dans le tiroir), après un an et demi de rédaction. Je n’avais aucune ambition, je ne pensais pas m’intéresser autant à la critique, mais le blogue me permettait, à n’en point douter, de continuer à écrire autrement; l’écriture m’était déjà devenue indispensable.

On aura compris qu’au fil du temps je me suis attaché à la forme bloguesque, en partie pour son instantanéité (à l’opposé du manuscrit que je n’envoie pas par la poste!), et pour le dialogue qu’elle permet, au point qu’aujourd’hui je ne vois pas l’intérêt d’une critique traditionnelle. J’en avais parlé dans les Investigations cinématographiques, comme quoi le fait d’écrire pour une publication officielle, imprimée, confère au critique une autorité qu’il n’a pas – son savoir mérite d’être publié, donc ce qu’il dit est plus important que ce que je pense. Aussi modeste soit-il, le critique aura bien de la misère à convaincre ses lecteurs qu’il n’a pas le dernier mot, qu’il n’est là que pour offrir un accès à une œuvre, ouvrir un dialogue, qu’il n’est que ce passeur à la Daney, quand la forme même de son texte, le fait qu’il soit officiel, rémunéré, nous assure du contraire. On dira tant qu’on voudra qu’il y a de bons et de mauvais critiques professionnels, de bons et de mauvais critiques amateurs, ce sont des paroles aussi vraies que creuses, se heurtant à cette perception de société, peut-être plus un fait, indéniable : l’argent est garant du succès, à moins que ce ne soit la présence médiatique, mais ça va souvent de pair. Le critique professionnel aura toujours plus de poids que l’amateur, de façon générale bien sûr (dans l’esprit de chaque lecteur il en est peut-être autrement), même si on répète incessamment que ce n’est pas le cas.  C’est une situation inévitable, bien sûr, à moins de signer effectivement la mort de la critique en refusant à tout le monde son chèque de paie, ce que je ne souhaite à personne, mais avec les outils que nous possédons aujourd’hui, à défaut de se défaire de cette (fausse) autorité accordée au critique professionnel, nous pouvons au moins ouvrir la critique au dialogue, lui permettre de parler directement à ses lecteurs. L’art appelle le dialogue, et le rôle premier de la critique est de l’ouvrir; si elle coupe la parole plutôt que de la céder à autrui, elle est sans intérêt (voilà qui explique en partie pourquoi je parle autant d’ouverture à l’Autre ou d’éthique : il n’y a pas d’art qui nous referme sur soi, qui nous ramène à notre nombril, nos clichés et préjugés sur le monde, peu importe quelle forme ils prennent).

Oui, j’essaie ainsi de vous (me) convaincre de la légitimité du format blogue amateur, que je conçois comme un formidable outil pour la critique, mais loin de moi l’idée de m’auto-congratuler pour mon indépendance bénévole. Au contraire, il y a encore des jours où je regrette d’avoir quitté Séquences : départ tout à fait volontaire, qui tenait surtout à une pression d’écrire (aux semaines, aux deux semaines) qui ne m’allait pas du tout (d’ailleurs, j’écris beaucoup plus maintenant qu’elle est partie!), et aussi parce que le fait d’écrire au nom d’une revue me laissait un peu moins de latitude dans le choix des sujets (je n’avais officiellement aucune restriction, et d’ailleurs je signale au passage ma gratitude envers Élie Castiel, le rédacteur en chef, qui me laissait toute liberté, mais il reste que j’y pensais deux fois avant de m’arrêter sur un sujet, sachant très bien que mes écrits ne représentaient pas que ma propre personne). Il y avait tout de même des avantages évidents, dont celui susmentionné de l’autorité qui m’était donnée par défaut, peu importe la qualité de mes textes, gracieuseté d’une revue officielle, importante. Maintenant, je ne suis plus personne, je n’existe plus pour ainsi dire, ni mon nom, ni celui Du Cinématographe ne me confère d’emblée cette position de privilège – la valeur de ce que je fais réside uniquement dans l’esprit des lecteurs.

Dans un sens, c’est plus honnête, il devrait toujours en être ainsi (comme en art, la valeur de la critique se mesure à l’impact qu’elle laisse dans l’esprit des lecteurs/spectateurs), mais c’est aussi, on s’en doute, beaucoup plus difficile puisque tout est à recommencer à chaque texte, l’intérêt (le mien comme celui des lecteurs) peut diminuer à tout moment, pour des raisons qui échappent souvent à tout contrôle. Il importe peu qu’en général je sois plus satisfait de ce que j’écris aujourd’hui (c’est, il me semble, moins brouillon, autant dans le propos, plus affirmé, que dans la structure, plus maîtrisée), cela ne veut rien dire tant que je ne ressens pas, d’une manière ou d’une autre, l’influence de ces mots dans le monde, sur les autres. Je ne parle pas nécessairement du nombre de lecteurs, qui a baissé quelque peu depuis Séquences, mais pas de manière significative (en fait, il y a moins de lecteurs, mais le temps moyen d’une visite sur une page est, lui, beaucoup plus élevé, il semblerait donc que ceux qui sont partis sont ceux qui ne me lisaient pas de toute façon), je dirais plutôt qu’il s’agit d’une impression un peu plus indéfinie d’isolement – que j’ai bien cherché vous me direz, non seulement en me mettant délibérément à l’écart, mais aussi, peut-être, par le type d’articles que j’écris.

Possible, mais je ne vois pas comment j’aurais pu continuer à publier sous la bannière Séquences quand je regarde tout ce que j’ai mis en ligne depuis presque deux ans maintenant – la majorité de ces textes seraient déplacés dans le contexte d’une revue. Pendant la première année à Séquences¸ j’écrivais des articles en général plus courts mais surtout plus axés sur des sujets d’actualité, notamment québécoise, ce que je ne serais plus capable de faire aujourd’hui tant ça me semble futile (c’est ce que tout le monde fait déjà). Je me suis désintéressé assez vite de ce type de sujets, entre autres pour des raisons pragmatiques (changement d’horaire au travail, je n’avais plus le temps pour les projections de presse, donc exit l’actualité) et j’ai commencé à développer autre chose, de différent j’ose croire. En toute logique, j’aurais dû arrêter le blogue à ce moment et le reprendre ici, à mon nom, tant je m’éloignais ainsi de ce que l’on pouvait attendre d’une revue, tant je préférais me pencher sur mes obsessions personnelles plutôt que sur le film ou le débat du moment, une approche qui n’a pas changé, un brin égoïste peut-être, puisqu’elle ne se préoccupe que de sa propre actualité, souvent sans lien avec celle « officielle », et dont les méandres ne sont probablement pas toujours des plus invitants, mais je l’assumais et l’assume toujours; ce n’était juste pas à sa place dans une revue, d’où ma décision de partir. Il reste qu’assumé ou pas, même si je ne suis pas prêt au compromis (de toute façon, je ne me trouve pas si pointu ou inaccessible, on me dira si je me trompe, il n’y a que la longueur qui peut rebuter, et encore, ce n’est qu’en comparaison de ce qu’il y a sur le web en français; en anglais, ce serait plutôt standard), il y a toujours cette question qui revient, presque à tous les jours, le « mais à quoi ça sert tout ça? », ces doutes mentionnés ci-haut que j’aime bien lire chez les autres pour me sentir moins tout seul avec les miens.

Ce n’est pas nouveau, je doutais aussi à Séquences, mais au moins il y avait toujours un filet derrière, la revue, le fait de participer à une entreprise collective qui a un certain prestige, une importance certaine dans l’histoire de la critique québécoise. Je ne cherche pas le « succès », la « réussite », je ne suis pas certain de ce que cela veut dire dans un milieu où de toute façon y gagner sa vie tient de l’utopie (surtout en français), et je n’ai en fait pas plus d’ambition aujourd’hui qu’autrefois, je veux dire en termes de « carrière » (je ne vise pas à être un critique professionnel). Bref, aujourd’hui le à quoi ça sert? se double d’un pourquoi je fais ce que je fais? de plus en plus pressant. Le problème, c’est que je n’ai pas vraiment de réponse, pas d’objectif quelconque, et que je me suis piégé avec une job alimentaire cul-de-sac, qui m’intéresse nullement mais paie très bien et me laisse suffisamment de temps libre pour écrire tout ce que j’écris, à la fois, donc, trop confortable pour la quitter et trop aliénante pour l’apprécier. Le nouveau site WordPress était une façon de répondre à cette question : fini le bénévolat, maintenant c’est pire, je dois payer pour maintenir mon site en vie sur un serveur (un montant négligeable, mais qui a un poids symbolique), question de me convaincre moi-même du sérieux de la patente (et aussi m’offrir quelques libertés que je vais peut-être finir par exploiter, au pire je vous offrirai un post mortem de toutes ces critiques au format profitant des moyens du web que j’ai voulu essayées, mais qui n’ont jamais abouties. 1À commencer par mon texte sur Tom à la ferme, il y a beaucoup à dire sur ce projet avorté. ) Ça n’aide pas vraiment, en fait, un nouveau site, même si je ne le regrette pas (loin de là, c’est affreux, l’interface de blogger!)

Mais si je me dis plus sérieux dans mon approche du blogue, le sentiment d’isolement en devient d’autant plus difficile à accepter – et voilà pourquoi j’ai d’abord voulu écrire en anglais en quittant Séquences, ce que je ferais sûrement encore aujourd’hui si j’arrivais à m’exprimer aisément dans cette langue, car pour surmonter ces doutes, rien de mieux que se sentir entouré. Et justement, je retrouve sur le web anglophone, autant chez les critiques de cinéma que de jeu vidéo, un vrai sentiment de communauté, des échanges qui prennent toutes sortes de formes, une vitalité et un enthousiasme qui s’expliquent en partie par le nombre de participants et de lecteurs, mais pas simplement (on pourrait offrir l’argument contraire, comme quoi la petitesse d’un milieu devrait assurer une plus grande cohésion). Je veux dire, au Québec, je trouve ça un peu triste par exemple qu’il n’y a pas de place pour les commentaires sur Panorama-Cinéma ou encore que je n’ai jamais vu, je crois, de réponse aux commentaires sur 24 Images (aussi bien ne pas les autoriser si on n’a pas l’intention d’y répondre). À ma connaissance, au niveau cinéma, il n’y a que Jozef Siroka et Marc-André Lussier qui entretiennent une relation avec leurs lecteurs, et c’est à peu près la seule forme d’interaction que l’on retrouve par ché nous, excepté les ralliements aussi ponctuels qu’inutiles contre une cible facile à la Guzzo. (Notez que je ne parle que de ce qui est visible sur le web, peut-être qu’il y a des partys de critique où tout le monde est invité, je ne sais pas.)

Vous allez peut-être trouver cela étrange que je me désole d’une absence de communauté alors que je n’ai pas hésité à taper sur cette critique que je décris aujourd’hui trop isolée – bah oui, me dites-vous, vous n’aviez qu’à les complimentez plutôt qu’à les attaquez. C’est vrai, mais c’est vrai aussi que descendre le texte d’un autre démontre une attention et un engagement envers ce qu’il a écrit (enfin, quand on le fait bien), cela démontre que même si je n’aime pas, je suis à l’écoute, et je prends le temps de répliquer, ce qui vaut toujours mieux que l’indifférence – car le silence, c’est ce qu’il y a de pire. Et du silence, il y en a beaucoup au Québec (je ne parle pas que par rapport à mon blogue : je vois rarement des critiques interagir en public, de manière spontanée, je veux dire à part dans des émissions de radio et des capsules comme les deux Marc à La Presse). Peut-être que je m’attends à trop, que souhaiter un dialogue dans un si petit milieu est désespéré, mais il y a des trucs tout simples qui ne sont tout simplement pas là. Je trouve ça absurde, par exemple, que sur la quasi-totalité des sites québécois il n’y a aucune page de liens, la moindre des choses il me semble, un signe de courtoisie, de reconnaissance de l’autre (oui, oui, je sais, je n’avais pas encore pris le temps d’en faire une pour mon nouveau .com, mais maintenant elle est bien là, encore un brin inachevée, dans mon menu). Au Québec le web est utilisé simplement comme outil pour rendre certains contenus plus accessibles, mais les critiques n’osent pas se mêler aux lecteurs, je veux dire ni avec leurs propres lecteurs, ni s’affirmer comme lecteurs de leurs collègues; c’est une critique indifférente à son médium, qui l’utilise uniquement parce qu’il faut le faire aujourd’hui (comme le cinéma-numérique qui ne profite pas des possibilités du numérique!)

Je suis bien conscient, aussi, de ma responsabilité dans ce que je décris, ce n’est pas comme si j’ai cherché à créer des liens depuis cinq ans (j’en ai eu l’intention à quelques reprises, mais je suis 1) trop gêné pour approcher qui que ce soit et 2) trop paresseux et/ou pas assez de confiance en moi pour croire en la réussite de ces idées) ou comme si j’avais essayé de publiciser mon travail d’une quelconque façon (sauf de rares commentaires sur les blogues d’autrui servant à pointer vers le mien, la meilleure méthode à mon sens puisqu’elle permet avant tout de contribuer à une discussion, mais c’est difficile à faire au Québec puisqu’il n’y a pas vraiment de blogues d’autrui; et je suis incapable de m’approcher de Facebook, qui de toute façon s’approche de la désuétude; et je me tiens éloigné de Twitter par peur de m’y perdre, je peine déjà à suivre le fil de mon reader, plein à craquer). Tout ça pour dire que si je me sens un peu tout seul, c’est quand même un peu beaucoup de ma faute (voilà pour le nombrilisme, le faire-pitié-pour-attirer-de-la-sympathie, impression que laisse sans doute un tel texte, surtout que c’est la première fois que j’en écris un d’une telle teneur; je ne vois pas ce que je pourrais dire pour vous convaincre du contraire, sinon vous assurer que le tout provient d’un désir sincère de partager ces doutes pour ce qu’ils sont, de m’ouvrir un peu plus pour éclairer autrement ma pensée sur le cinéma, car on voit bien que tout cela n’est pas sans lien avec ce que j’écris d’ordinaire). Et que ce qui me manque, présentement, ce n’est pas une quelconque forme de succès, mais bien de sentir une communauté, avoir l’impression qu’il y en a bel et bien un, de milieu, et pas que des individus ou des factions isolées (tiens, j’ai envie d’utiliser la règle de proximité) les unes des autres; avoir l’impression, au fond, de ne pas écrire dans le vide.

Je dis ça, mais ce blogue a quand même son lot de lecteurs fidèles, que je remercie chaleureusement pour leur présence toujours réconfortante (sans vous j’aurais abandonné depuis longtemps); Du Cinématographe n’est pas en train de périr, je ne vous signale pas ainsi ma résignation définitive – mais il suffit de si peu pour perdre son enthousiasme! Il n’y a donc pas, littéralement, un vide, mais le « à quoi ça sert tout ça? » ressort avec de plus en plus d’urgence aujourd’hui. Et j’insiste ici sur le manque de reconnaissance, mais il ne s’agit que d’un aspect du problème, probablement le moindre : en réalité, c’est la nature même du web, sa volatilité entre autres, qui est à la source de tous ces questionnements. Le “À quoi ça sert” devient très douloureux quand on voit ses textes mourir après une semaine, surtout quand l’écriture a été particulièrement ardue, ou quand je suis persuadé, à tort ou à raison, d’avoir pondu ce que je peux faire de mieux. Tout ce que j’ai écrit sur Séquences est toujours en ligne, mais qui va encore consulter ce blogue? Qui va encore lire ce que j’ai écrit le mois dernier? Il y a quelques articles chanceux qui continuent de circuler (ma critique de 12 Years a Slave est encore consultée plusieurs fois par jour, une exception), mais en général le trafic diminue au bout de deux ou trois jours. Je pourrais toujours essayer de me replier vers une autre forme d’écriture, plus pérenne, l’imprimé, mais j’aime le web, non seulement pour l’instantanéité, mais surtout pour l’accessibilité, la gratuité. Malgré ses défauts, le format blogue demeure ce qu’il y a de mieux, je ne pourrais pas me passer de cette démocratie, en tout cas pas pour ce qui concerne la critique (je suis attaché au papier pour tout ce qui tient de la fiction longue, des essais, des livres théoriques, des recueils, mais pour des articles, ou pour de la critique, même des dossiers sur un sujet en dehors de l’actualité, je préfère de loin le web, et toute sa gratuité – mais bon, je sais bien, d’expérience, que ce n’est pas comme ça qu’on paie son loyer!)

Alors que faire pour ne pas se brûler? Je ne sais pas. J’ai deux ou trois idées, que vous devriez voir se développer (ou non) à court ou moyen terme, au niveau de la communauté, mais pour l’essentiel il s’agit surtout de persévérance, d’acharnement; je dois me rappeler que même si je ne perçois pas de façon immédiate les effets, l’influence ou l’impact de ce blogue, cela ne signifie pas nécessairement qu’il n’y en n’a pas, ou que tout cela est d’une futilité désespérée. Enfin, je dois réussir à en conserver l’espoir, mais disons que ce n’est pas évident à tous les jours, et même que ce l’est de moins en moins avec les années… Afin de ne pas se laisser sur cette note sombre, disons que pour l’instant il est en moi, cet espoir, et que je compte poursuivre tout ce que j’ai annoncé depuis le début de l’année (le texte sur Magnolia et Tom Cruise, la série Du Cinématographe c. le Québec, mise de côté surtout par manque de temps, La Chute de l’Homme, les notes sur la critique, etc.)

Alors voilà, c’était Du Cinématographe c. Du Cinématographe; je ne vous parlerai plus de moi pour un autre cinq ans, retour au cinéma bientôt!

 

Notes   [ + ]

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

9 Comments

  1. Frédérik
    11 mai 2014
    Reply

    De grâce, n’abandonnez pas! Car votre blogue fait des petits, même si cela n’est pas aussi apparent qu’une autre plateforme de diffusion plus mainstream. Moi-même passionné de cinéma (bien que je ne l’étudie pas – pour l’instant), c’est votre blogue qui m’a donné le goût de l’écriture, de tenter, à tout le moins, de coucher mes idées et divagations sur clavier, et de les diffuser par la suite. Vos réflexions sont aussi uniques qu’essentielles, et elles m’accompagnent chaque fois que je m’assois dans une salle ou que je pèse sur play.

    Alors merci pour cela, et bonne continuation!

    • Sylvain Lavallée
      12 mai 2014
      Reply

      Merci, ça fait plaisir à lire! Mais si je vous comprends bien, vous diffusez vos divagations quelque part: n’hésitez pas à partager le lien, même si ça ne concerne pas le cinéma, j’irai sans faute y faire un tour!

  2. RAPHAEL
    13 mai 2014
    Reply

    Félicitations pour ce 5e anniversaire! Je suis un grand passionné de cinéma et un lecteur assidu, venant faire ma visite sur votre blogue pratiquement quotidiennement dans l’espoir d’y découvrir un nouvel article. Je crois bien avoir lu la quasi-entièreté de ce que vous avez écrit à ce jour, que ce soit ici, sur Séquences ou sur votre blogue d’origine. C’est par contre la toute première fois que je vous écris. Et après avoir lu cet article, je dois avouer que je me sens un peu coupable! Je me demande pourquoi je ne vous ai pas écrit avant, ne serait-ce que pour vous encourager à poursuivre votre travail passionnant. Il y a certainement un peu de paresse la-dedans, mais surtout je crois une certaine gêne, une crainte de paraître idiot ou impertinent en commentant à mon tour une analyse aussi poussée d’une oeuvre donnée. De toute façon, immédiatement après la lecture d’un de vos textes, je n’ai que très rarement des commentaires additionnels à émettre. Je suis plutôt en mode “digestion” suite à l’ingestion d’autant d’idées, de contenus, d’opinions. C’est souvent bien plus tard que ma propre pensée se formule, nourrie par vos réflexions qui ont aidées à mettre en lumière des aspects d’une oeuvre que souvent je ressentais d’instinct sans les comprendre pleinement.

    Donc à votre question “à quoi ça sert tout ça?” je vous répondrais simplement que dans mon cas vous avez grandement contribué à enrichir ma passion pour cet art merveilleux. Je suis certain que c’est le cas pour bien d’autres de vos lecteurs. Et ça monsieur, c’est tout à votre honneur. Et c’est fort louable!

    Félicitations encore, et merci! (Je tâcherai de ne pas attendre 5 ans avant de vous réécrire, promis!)

    • Sylvain Lavallée
      13 mai 2014
      Reply

      Il ne faut pas se sentir coupable! Ce n’était pas mon intention, maintenant je vais me sentir coupable de vous avoir fait sentir coupable! Pas besoin non plus de se justifier: je comprends très bien qu’on ne commente pas, je suis moi aussi un lecteur aussi silencieux qu’assidu de plusieurs blogues. J’écris beaucoup ici et sur un ou deux blogues d’autrui, mais la plupart du temps, c’est comme vous, je n’ai rien à rajouter. Et n’ayez pas crainte de paraître idiot, encore moins impertinent, un commentaire entraîne souvent la réflexion dans une direction inconnue, une piste que je n’aurais pas vu par moi-même, ou encore peut allumer un autre lecteur. Bref, je vous encourage à commenter, mais ça demeure votre décision, faut pas se sentir obligé! Votre présence, déjà, c’est beaucoup.

      Alors merci pour les bons mots et au plaisir de se recroiser, peut-être, en bas d’un article futur!

  3. Jérémi
    14 mai 2014
    Reply

    Félicitation pour vos 5 ans!

    Je commente peu, mais je lis beaucoup. Surtout vos textes qui m’ont aidé à réfléchir sur le cinéma, ce que j’y recherche et ce que j’en retire (j’aspire moi-même à en faire, du cinéma, un jour). Et la lecture de vos textes ont définitivement eu une incidence sur comment je conçois le cinéma, je vous remercie donc (et mes profs vous remercient aussi puisque, par ricochet, sans vos textes, mes essais seraient bien moins intéressants).

    J’aime bien pouvoir suivre vos réflexions, comme j’aime suivre la réflexion d’un auteur au cinéma. Dans les deux cas, ce qui en ressort est d’autant plus pertinent!

    Bonne continuation.

    • Sylvain Lavallée
      16 mai 2014
      Reply

      Merci! Ça fait plaisir à lire tout ça.

  4. Nathalie Juteau
    16 mai 2014
    Reply

    Ma définition de l’amour: Les amours fortes et profondes sont, quant à elles, empreintes d’estime. Elles ont sur nous un effet d’élévation. Les personnes qui l’inspirent ont un effet stimulant; à leur contact, nous sommes portés à être de meilleures personnes (ou cinéphiles!), à exploiter d’avantage nos ressources, à nous dépasser…
    Grâce à vous, j’apprends à aimer mieux le cinéma. À quoi sert vos blogues? À ça! Alors, ne me quitte pas…

    • Sylvain Lavallée
      17 mai 2014
      Reply

      Ça, c’est une belle définition de l’amour, et je suis pour le moins ému de me savoir à la hauteur de celle-ci! Merci aussi, en passant, pour vos commentaires, stimulants, inspirants, je vais vous voler vos mots (parce que je ne trouve plus les miens!)

      • Nathalie Juteau
        17 mai 2014
        Reply

        Ha! Maintenant vous savez comment je me sens lorsque je lis vos blogues!
        🙂

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