Le crépuscule de l’humanité

Voilà, c’est fini, depuis le temps qu’on se lamente sur la mort du cinéma, le voilà enfin bien allongé devant nous, inerte, livide, flasque, sans pouls… Réjouissons-nous, le cinéma est mort, le sujet commençait à traîner, on peut enfin tourner la page, passer à autres choses, oublier toutes ces histoires de monde passé, d’espace humain, ouf, ça commençait à être lourd!

Quand j’ai commencé à écrire La Chute de l’Homme, je ne croyais pas que j’allais voir deux mois plus tard l’Homme s’écraser au fond de cet abyme qu’il a creusé lui-même, je me disais plutôt qu’il n’atteindra jamais le fond, qu’on allait le voir tomber, encore et encore, toujours plus lointain de film en film, quelque part là-bas dans la noirceur, une lueur vacillante dont le tremblotement, aussi faible soit-il, permettrait d’espérer que tout n’est pas perdu, qu’il y a encore de la vie, car tant que l’Homme tombe, on peut encore croire qu’il peut se relever, s’agripper désespérément à un rebord et remonter péniblement, on a déjà vu plus miraculeux dans le cinéma hollywoodien, mais une fois que l’homme s’est écrasé, après une telle chute, les os brisés, le sang épandu, les viscères écrasées et le cerveau éclaté sur une roche acérée, il n’y a plus possibilité de se relever… Si vous pensez que les pires scènes de violence gratuite sont projetées ces temps-ci dans la salle comble du Hall Concordia, détrompez-vous, il suffit d’aller voir sur à peu près n’importe quel écran près de chez vous pour assister, vous aussi, à ce déchiquetage en règle de l’Homme.

Avatar nous avait déjà démontré qu’il vaudrait mieux laisser ce monde-ci derrière, allons plutôt se perdre dans les beautés indifférenciées du Grand-Tout-Numérique, puis les super-héros nous ont habitué tranquillement à l’idée d’une humanité passive, inutile, insignifiante, incapable d’agir, mais aucune œuvre n’avait encore argumenté qu’il vaudrait mieux anéantir carrément cette humanité encombrante. Peut-être que tous ces films d’Avatar à Captain America nous avaient déjà suffisamment désensibilisé à la cause de l’Homme pour nous permettre de franchir cette limite décisive, ce qui pourrait expliquer pourquoi non seulement personne ne bronche devant cet appel aux bienfaits d’un suicide collectif, mais en plus on le célèbre comme l’un des meilleurs films (hollywoodiens) de l’été! Oui, bon, ce n’est pas une surprise, vous savez de quel film je parle, vous avez vu l’image qui orne cet article, mais voilà donc Dawn of the Planet of the Apes, le film le plus antihumaniste que l’on puisse imaginer, ce qui est d’autant plus troublant que ce plaidoyer contre l’Homme est aussi convaincu que convaincant.

Je suis un peu pressé par le temps, alors j’utilise la formule des notes éparses, c’est plus simple que de structurer un vrai texte; c’est que je quitte en vacances quelques jours, j’en ai besoin pour retrouver espoir (ou non). Spoilers à prévoir ci dessous.

1. Le prologue nous montre des singes vivant en harmonie, une grande famille qui s’entraide, qui veille les uns sur les autres. Première rencontre avec un homme : il est seul, il attaque un singe. Déjà, le ton est donné, les singes forment une communauté solidaire, l’homme n’est qu’un individualiste gouverné par la violence (les singes pourraient attaquer, ils vaincraient aisément, mais ne le font pas).

2. Le film suppose une empathie “naturelle” du spectateur envers les humains : oui, le gars tire sur le singe parce qu’il a peur, je le comprends, mais le film vient de prendre dix minutes pour nous montrer une communauté idéale, pour susciter notre empathie envers ces singes, alors comment ne pas voir cet homme comme détestable? Il n’a écouté que sa peur de l’Autre, il ne pense qu’à sa propre survie, il vient de blesser un de ces nobles singes, quel être minable! Il y a déjà un détachement : nous sommes avec les singes, avec César, leur chef; les hommes on les regarde de loin, on se méfie de tout ce qu’ils font car ils ont d’emblée été présenté comme des êtres inférieurs.

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3. C’est un problème constant en fait : le film suppose notre empathie avec les humains mais il ne nous montre jamais pourquoi on devrait être empathique à leur cause. J’ai cette impression : le film part du principe que dans cette guerre le spectateur va se rallier naturellement aux hommes, à ses semblables, alors pour mettre les deux partis à niveau les créateurs font beaucoup d’effort pour nous présenter le point de vue des singes, pour ne pas en faire de vils Méchants (apparemment ça crée une « ambiguïté éthique », une manière de dire « tout peut se justifier, ça dépend du point de vue » – le film d’ailleurs nous amène à accepter le meurtre, à le justifier, voir plus bas). Peut-être que ces créateurs ont oublié qu’ils faisaient une œuvre de fiction et que j’ai l’habitude, comme la majorité des spectateurs, de m’identifier à des animaux ou à toutes sortes de créatures, il suffit que le film me permette d’y croire, et peut-être que ces créateurs ont oublié aussi que je ne m’identifie pas à un homme uniquement parce qu’il est un homme (s’il fallait que je vous dresse la liste de tous les personnages auxquels je ne me suis pas identifié malgré qu’ils étaient interprétés par des hommes ou des femmes, on n’aurait pas fini de sitôt!)

4. Soyons honnête, il y a bien un homme auquel on s’identifie, Jason Clarke, cet espoir de l’humanité, celui qui représente tout ce qu’il y a de bon en l’homme. D’accord, mais regardons comment le film divise les deux partis pour les mettre en parallèle : d’un côté les singes, une belle communauté guidée par César, et malgré tout ce que les hommes lui ont fait subir, à lui et aux siens, il garde encore une certaine confiance en l’homme, il choisit de les aider. Dans sa tribu, Koba est une exception, un singe qui défie l’autorité de César parce qu’il ne peut rien voir de bon en l’homme. De l’autre côté les hommes, qui sont l’exact opposé des singes : ils sont tous prêts à tuer les primates, ils ne veulent pas collaborer même si les singes ne les ont que rarement attaqués (l’humanité n’a pas été tué par les singes, mais par un virus créé en laboratoire). Il n’y a que peu d’exceptions, essentiellement Jason Clarke et ses proches. C’est quand même clair : l’homme bon est une exception, la majorité ne vaut rien, elle ne tient qu’à la violence, alors que chez les singes, la bonté est la règle, la revanche l’exception.

5. Autre exemple : alors que la majorité des singes (avec leur leader César) aide Jason Clarke et sa bande à réparer le barrage hydroélectrique, la majorité des hommes (avec leur leader Gary Oldman) prennent les armes et se préparent à tuer. Koba aussi se prépare à tuer, mais il ne l’aurait probablement pas fait s’il n’avait pas vu les hommes le faire.

6. Concernant Koba : pourquoi veut-il tuer les hommes? César de dire « tout ce qu’il a appris des hommes, c’est la haine. » Bref, Koba n’est pas méchant parce qu’il est un singe, il est méchant parce qu’il est plus près de l’homme, pire, il a appris la méchanceté de l’homme, alors quand il devient un total Méchant et qu’il déclenche le combat final, on ne se dit pas « voilà, tout est de la faute d’un singe », ni même, d’ailleurs, comme j’imagine les créateurs l’auraient voulu « les deux partis partagent la responsabilité de la guerre », mais bien « voilà, tout est de la faute de l’homme qui a fait de Koba un Méchant ». C’est le trajet explicite du film : quitter l’homme pour accepter un devenir-singe, tuer Koba-l’homme pour mieux vivre avec César-le-singe.

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7. Le film prend donc la peine de justifier le désir de revanche de Koba, on n’endosse pas son esprit violent, mais en même temps on garde toujours une certaine empathie parce que l’on sait qu’il a été torturé par les hommes, il en porte encore les blessures sur son corps, il a été défiguré. Un schéma très classique, cliché, mais qui fonctionne très bien ici, qui nous permet de penser avec Koba, de se poser les mêmes questions que lui, même si on n’arrive pas aux mêmes conclusions.

8. J’ai parlé dernièrement de l’importance de créer un espace pour le spectateur afin que l’on puisse penser avec les personnages, et voilà ce DotPotA, un magnifique exemple d’une œuvre qui nous offre cette liberté, cet espace de pensée… mais nous ne pensons jamais avec l’homme, toujours avec les singes. Par exemple, puisque nous savons le passé de Koba, puisque nous voyons les hommes prendre les armes alors que les singes s’efforcent, au contraire, de détruire les armes, nous comprenons très bien pourquoi Koba associe les hommes à Lies (mensonges). Le film nous a créé un espace pour penser avec Koba, pour comprendre ce qui l’agite. Les hommes, quand ils se préparent à tuer, nous ne savons pas pourquoi, tous ce que nous savons c’est qu’ils ont peur des singes. Et oui, moi aussi j’aurais peur d’un singe à cheval qui m’adresse la parole dans un San Francisco post apocalyptique (!), mais le scénario n’essaie jamais de me faire voir les singes du point de vue des humains. Ces derniers tuent parce qu’ils ont peur, il n’y a rien de plus à penser et il est impossible de s’imaginer une autre issue (c’est-à-dire qu’il y a du possible pour Koba, on peut se l’imaginer réagir autrement tout en comprenant la nécessité qu’il agisse ainsi, mais il n’y a pas de possible pour les humains, ils vont inévitablement tuer).

9. Quel est le mot le plus important du film? Trust, que l’on répète ad nauseam. C’est l’enjeu du récit : Jason Clarke doit convaincre César que les singes peuvent faire confiance en l’homme. Et César est un bon type, alors il fait confiance, même si le film montre bien qu’il ne devrait pas le faire, car on voit les hommes lui jouer dans le dos, se préparer à attaquer; c’est donc dire qu’aucun homme, excepté Jason Clarke, ne fait confiance aux singes. Alors non seulement les hommes sont incapables de faire confiance en l’Autre (excepté Jason Clarke), mais en plus ces hommes démontrent constamment qu’il ne faut pas leur faire confiance (excepté à Jason Clarke). Si Trust est le mot le plus important du film, la valeur défendue qui nous permet de départager les bons des méchants… bon vous comprenez l’idée.

10. Mais il y a Jason Clarke, c’est un chic type! Encore une fois, problème d’empathie : Jason Clarke est un bon gars comme César, soit. J’aime bien Jason Clarke, soit (merde, je l’aime tellement qu’il réussissait à me convaincre qu’être bourreau est plus difficile que d’être la victime dans les scènes de torture de Zero Dark Thirty!) Mais pour Jason Clarke, ce n’est pas difficile de faire confiance aux singes. D’abord, il ne risque rien, sauf sa propre vie. Il ne risque pas la vie des autres hommes, qui de toute façon restent en arrière pour aiguiser leurs couteaux. Il ne connaît pas vraiment les singes, il sait qu’ils ont été violents dans le passé, quand ils se sont échappés à la fin du film précédent, mais il ne sait pas ce que les singes pensent aujourd’hui des hommes. Il n’a pas de relation personnelle aux singes, il vient de les connaître à l’instant. César, par contre, a été torturé par les hommes, il a vu ses confrères se faire torturer, il a connu tout ce qu’il y a de pire en l’homme. Il a aussi connu James Franco, alors il se dit que l’homme peut être bon et il décide, grâce à l’amour de James Franco, de faire confiance à Jason Clarke, mais ce n’est pas une décision facile, d’autant moins que si les hommes réussissent à raviver le barrage hydroélectrique, ils deviendront sans doute beaucoup plus puissants que les singes. Pour César, croire en l’homme ne peut pas être facile, faire confiance lui demande beaucoup, il risque la vie de tous les siens pour honorer la mémoire de James Franco, qu’il préfère à celle de toutes les horreurs qu’il a vécues. Il faut une capacité de pardon proprement Jésus-Chrétienne, ou un aveuglement, c’est selon. Jason Clarke, bof, pourquoi ne ferait-il pas confiance? Il n’a pas besoin de croire en quoique ce soit et s’il réussit, il pourra toujours écraser les singes par après si ça lui chante (on ne croit pas qu’il pourrait faire ça, mais ça nous montre bien que les gestes qu’il pose ont peu de portée, il n’y a pas de conséquences futures pour lui, ni de passé qui contextualise ses gestes, tout est dans le présent).

11. Dans ce scénario, les hommes ne peuvent être que gagnants : au pire, Jason Clarke meurt et tous les autres prennent les armes pour conquérir le barrage (une victoire certaine s’ils attaquent en premier). Ça ne leur coûte rien de laisser Jason Clarke essayer. Pour les singes, par contre, ils doivent laisser l’ennemi entrer dans leur camp, ils donnent la chance aux hommes de regagner un pouvoir perdu qui pourrait leur permettre, à la longue, de dominer à nouveau les singes. L’homme ne pense qu’à sa propre survie : les singes sont dans le chemin et on n’a pas le choix, nous dit-on, de repartir le barrage. Les singes, au contraire, font un geste de pur altruisme : ils n’ont rien à gagner en aidant les hommes et tout à perdre. Les actions des singes ont une portée, celles des hommes, non, ça ne signifie rien.

12. Encore une fois, le problème du possible : mon attachement aux singes vient du fait que je peux penser avec eux. César et Koba ont vécu sensiblement la même chose, alors quand César fait confiance en l’homme, on sait à quel point ça peut être difficile puisque nous avons le contre-exemple de Koba qui lui n’y parvient pas (parce qu’il n’a pas connu son James Franco). C’est vrai qu’on voit aussi les singes comme une menace, ils peuvent être terrifiants quand ils deviennent violents, alors on comprend quand même le point de vue des hommes, leur peur. Mais notre attachement aux singes est beaucoup plus complexe, plus profond, parce que nous voyons qu’ils peuvent être violents autant qu’ils peuvent être compatissants; nous ne voulons pas qu’ils sombrent dans la violence, pas parce qu’ils pourraient tuer des hommes, ça on s’en fout, mais parce qu’on aimerait mieux qu’ils soient bons, comme César plutôt que Koba. Il y a du possible pour eux. Mais les hommes? Ils ont peur, certes, ils veulent de l’électricité, ça se comprend, leurs actions ne sont pas incohérentes, le problème c’est qu’on ne peut pas les imaginer agir autrement. Ils sont ainsi et il n’y a rien à faire, aucun possible. Jason Clarke n’offre jamais un contrepoids crédible à Gary Oldman ou à la multitude, principalement parce que nous ne savons pratiquement rien sur ces personnages. Jason Clarke est bon parce qu’il est bon, aucune conviction ne l’anime ou n’instruit sa bonté, il n’y a pas de possible pour lui non plus, on ne peut pas l’imaginer méchant, alors sa bonté ne veut rien dire. Les autres hommes ont peur parce qu’ils ont peur, on ne peut pas les imaginer autrement. On peut imaginer César agir comme Koba et Koba comme César, mais Jason Clarke sera toujours Jason Clarke et Gary Oldman Gary Oldman. Alors les hommes, on s’en contrecrisse.

13. Mais ça c’est normal, on s’en contrecrisse aussi des hommes dans tous les films de super-héros. Il y a deux différences majeures ici : un, contrairement aux super-héros, que l’on ne peut admirer que de loin, les singes, on s’y attache, particulièrement César, parce que ces singes sont présentés à hauteur d’homme. Et à ce niveau, le film est parfaitement réussi, une belle leçon de mise en scène et de scénarisation classiques qui nous invitent à participer à la fiction auprès des personnages. Et c’est ce qui devient problématique dans le dernier acte parce que deux, à travers César, le film finit par argumenter qu’il vaut mieux tuer l’homme. S’en contrecrisser ne suffit plus, il faut se débarrasser de l’humanité.

14. Comment parvenir à ce point? Les singes ont plusieurs règles de vie, mais une seule a une quelconque importance dans le récit : Apes don’t kill apes. Koba est méchant parce qu’il tente de tuer César alors que César, plus tôt, aurait pu tuer Koba mais ne le fait pas (vous voyez comment tout le drame est préparé du point de vue du récit des singes? C’est ça qui crée le possible, et il n’y a jamais d’équivalent pour les hommes, les événements surviennent sans lien avec ce qui précède ou ce qui s’en vient). À la fin, César tient la vie de Koba entre ses mains : Apes don’t kill apes lui rappelle Koba, mais César, qui décide subitement de s’approprier la psychologie des tueurs, lui réplique Koba not Ape (ne pas voir son semblable comme son semblable est toujours le meilleur moyen de justifier le meurtre, enfin, n’essayez pas cela devant un tribunal, mais pour votre conscience ça peut aider). Alors, si Koba n’est pas un singe, qu’est-ce qu’il est? Un éléphant? Un profil Facebook? Du CGI particulièrement réussi? Le film ne nous propose que deux termes, il n’y a rien à penser au-delà, alors il n’y a qu’une réponse possible : si Koba n’est pas un singe, il ne peut qu’être un homme (voilà pourquoi il est défiguré, il n’a plus une figure de singe). Conclusion : on peut le tuer.

15. L’arc narratif de César se résumerait donc ainsi: il lui faut apprendre qu’il vaut mieux tuer l’homme. Lui qui au départ avait confiance, lui qui laisse plus d’une chance à l’homme, même quand il n’a aucune raison de le faire, il doit bien se rendre à l’évidence : on ne peut pas faire confiance à l’homme. Il n’y a pas de possible pour l’homme, il sera toujours comme il est, il faut le tuer. C’est carrément ce que César dit à Jason Clarke dans la dernière réplique du film : la guerre est inévitable, Men will never forgive. Autrement dit, même si les singes sont largement responsables de ce qui s’est produit (aucun homme ne serait mort si Koba n’avait pas attaqué César), il n’y a aucune chance que l’homme puisse comprendre. L’homme ne peut pas pardonner; César, comme on l’a vu, le peut, lui.

16. Et on n’a pas le choix de croire César parce que le film nous en a fait la démonstration deux scènes plus tôt : Gary Oldman a mis des explosifs pour se débarrasser une bonne fois pour toutes de ces maudits singes. On comprend ses actions parce que lui ne sait pas ce que l’on sait, on sait bien que de son point de vue les singes ont attaqué gratuitement les hommes, alors jusque là ça va, même si on n’a pas d’attachement particulier à ce personnage, en fait on n’en n’aurait sûrement aucun si ce n’était de Gary Oldman (et une scène de larmes sortie de nulle part quelques minutes plus tôt). Mais retondit Jason Clarke qui lui explique ce qui s’est passé, il veut empêcher un massacre inutile, alors comment réagit le commissaire Gordon? Il se sacrifie pour tout faire sauter en criant I’m saving the human race! Mais de quessé tu parles, Gordon? Quelle humanité veux-tu sauver? On n’a aucune idée de ce que représente l’humanité pour Gary Oldman, pourquoi il tient tant que cela à la sauver, surtout que notre seul exemple d’une humanité bonne, généreuse et compatissante se tient là devant lui et il ne la voit pas, il n’y croit pas! Jason Clarke (et sa famille, et indirectement James Franco) représente tout ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est le seul espoir humain du film, mais aucun homme n’y croit.

17. Quand un film réussit à me montrer que même Gary Oldman ne peut plus croire en l’homme, il n’y a crissement plus d’espoir!

18. En tout cas, quand César dit Men will not forgive, on le croit, parce que Jim Gordon, lui, ne peut pas comprendre, ni pardonner. Et César, c’est notre point d’ancrage dans le film, bien plus que Jason Clarke, c’est César que l’on aime, c’est à lui que l’on s’identifie. Alors quand César apprend qu’il ne faut pas faire confiance en l’homme, qu’il faut se résigner à le tuer, même s’il existe encore quelques Jason Clarke en ce bas-monde, qu’est-ce que le film me laisse comme vision du monde? C’est par les yeux de César que je voyais les hommes, c’est seulement son regard qui me laissait croire qu’il y avait un espoir (parce que le film lui-même n’en laissait aucun), le film m’apprend à voir le monde par le regard de César… Il est triste, César, à la fin, ça ne fait pas son affaire, mais on comprend très bien que rendu à ce point, il ne peut qu’abdiquer (car il a tout essayé, les hommes avaient abdiqués il y a de cela bien longtemps, à quelque part entre the Matrix et Avatar). En plus, il n’y a aucune manière de remettre en question, dans le film, le meurtre de Koba (et c’est un meurtre, César peut le sauver), on ne peut pas se dire que César a pris la mauvaise décision. Au contraire, le film célèbre son geste en le consacrant comme une victoire. Le film me dit donc qu’il est parfois nécessaire de tuer pour le bien du plus grand nombre, autrement dit le film justifie la guerre qui s’en vient : les hommes ne changeront pas, ne deviendront pas tous des Jason Clarke, alors il faut tuer pour assurer la survie des singes. Il faudra tuer aussi les Jason Clarke de ce monde, c’est bien dommage, mais que voulez-vous, il faut parfois faire des sacrifices, transgresser quelques règles, pour assurer la survie de sa communauté.

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19. Et n’allez pas croire que c’est un sous texte : tout le film nous guide à ce point, où il faut accepter la faillite inévitable de l’homme – des hommes tellement pourris d’ailleurs qu’ils entraînent avec eux ces singes solidaires dans un cycle de violence sans fin. Les dernières images sont limpides, avec Jason Clarke, la dernière trace d’humanité, s’effaçant dans l’ombre, pour laisser toute la place aux singes, notre avenir (enfin, le leur). Le sous texte n’est pas qu’il est nécessaire d’anéantir l’homme, ça c’est le texte (comme si le film avait été tourné par Koba!), le sous texte serait plutôt qu’Hollywood n’en a plus rien à foutre des acteurs, vive le CGI!

20. Une théorie : le prochain film montrera la fin de l’humanité, on le sait parce qu’éventuellement notre Terre sera cette Planète des Singes que Charlton Heston a découvert il y a déjà cinquante ans, alors DotPotA nous habitue au point de vue des singes pour ne pas trop nous déconcerter quand ils vont conquérir notre planète. Éradiquer l’humanité, ça ne fait pas un très bon happy-end, mais si on les aime, ces singes, alors on peut se réjouir de leur victoire! C’est tordu, mais il semblerait qu’on en est rendu là.

***

Un film qui essaie de nous convaincre qu’il vaudrait mieux détruire l’humanité, est-ce une raison suffisante de déclarer le cinéma mort? Considérant la tendance que j’ai décrite en introduction, qui d’ailleurs ne se limite pas qu’aux blockbusters, comme je l’ai déjà montré, DotPotA représente la conclusion logique de cette conception antihumaniste du cinéma, alors j’imagine mal comment on pourrait s’en sortir (évidemment : ce sont des films qui bloquent l’imagination). Et l’art, n’est-ce pas la plus précieuse expression de notre humanité? Crisse, même le film le sait : quand Jason Clarke réussit à repartir l’électricité, un de ses collègues allume une radio et fait jouer une des plus belles chansons au monde (the Weight, de the Band). Ça pourrait être beau à en pleurer cette scène, ce l’est presque, quand tout d’un coup on retrouve l’espoir en l’humanité par l’art, par une chanson qui nous rappelle tout ce que l’homme peut faire de bon (ok, ce n’est pas une scène si originale, mais ça marche). Alors pourquoi, si tu crois au pouvoir de l’art, à sa force d’expression, à l’humanité que l’art exprime, pourquoi tu fais un tel film? Pourquoi tu retournes l’art, un geste profondément humain, contre l’homme? Je ne demande pas à être diverti au point d’oublier tous mes problèmes en me faisant danser l’illusion d’une humanité sans défaut, immaculée, parfaite, au contraire, l’art, c’est justement ce qui me permet de voir ce qu’il peut y avoir encore de bon dans l’homme malgré tout, c’est ce vers quoi je me tourne quand je pense qu’il n’y a plus d’espoir, c’est ce qui me permet de croire à cette vérité que même quand l’homme s’enfonce lui-même dans un abyme qu’il a creusé de ses propres mains, il peut encore se relever, ne serait-ce qu’un instant, d’un pied faible et tremblant, chancelant, au bord de la déchéance mais toujours vivant, persistant, toujours possible.

Comme criait l’autre, Du possible, sinon j’étouffe! Dawn of the Planet of the Apes vient de nous enfoncer dans la gorge tout ce possible – peut-être que nous ne sommes pas encore mort finalement, mais il ne nous reste qu’à agoniser en cherchant notre souffle, je ne nous laisse pas plus que deux ou trois ans, le temps, bien sûr, que paraisse sur nos écrans la conclusion de cette trilogie funéraire.

***

Sur ce, je disparais quelques jours, alors si vous voulez me lancer des bêtises, c’est le temps (mais attendez à dimanche, d’ici là je vous surveille)!

 

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

6 Comments

  1. John
    25 juillet 2014
    Reply

    Et si le 3e film annonçait plutôt un espoir humaniste?
    ah, pardon, pour écrire des bêtises, je devais attendre jusqu’à dimanche!
    Cela dit, c’est toujours possible… On demandera à Ang Lee pour clore la trilogie…

    • Sylvain Lavallée
      25 juillet 2014
      Reply

      Peut-être, peut-être, c’est peut-être moi qui est incapable d’imaginer!

      Oui, Ang Lee, excellent choix : en toute logique, le prochain film montrera la fin de l’humanité, alors ce serait tout un défi, mais plutôt que l’esthétique sérieuse et sombre qu’on nous sert ici, deuxième volet oblige, plutôt que le réalisme du CGI qui ne sert qu’à nous faire oublier qu’il s’agit d’un faux, ce qui nous oblige à ne voir dans les singes que des singes, Lee pourrait accentuer l’aspect “fable” du tout, et plutôt que de voir des singes, je verrais en eux le symbole de l’humanité, des singes qui honoreraient la mémoire de tous les James Franco et Jason Clarke de ce monde. Et ça se terminera sur une ambiguïté alors que Lee nous demandera à quel monde nous aimerions mieux croire, celui des singes qui sont des singes (le CGI comme illusion de réel) ou celui des singes qui représentent des hommes (le CGI comme un faux qui exprime le réel).

      Oui, vous avez raison, gardons espoir! Ce n’était pas une bêtise, vous l’avez publié le bon jour.

  2. Nathalie Juteau
    25 juillet 2014
    Reply

    Je n’ai pas vu le film, mais ce qui se dégage de votre critique est que le réalisateur semble s’être inspiré de la bonté des sauvages de Jean-Jacques Rousseau et de l’histoire de cette tribu d’Amazonie qui espérait le possible de l’homme, mais n’a eu que, comme devenir, d’être expatriée de ses terres, donc condamnée à l’extinction de sa culture/société pour la construction, je vous le donne dans le mille, d’un barrage électrique! Des fois, trop souvent, le possible de l’homme, c’est le pire. Ceci dit, moi je baigne dans l’anticipation humaniste cinématographique : J’irai voir demain, Boyhood…

    Bonnes vacances!

    • Sylvain Lavallée
      25 juillet 2014
      Reply

      Je dois avouer que je ne connais rien à Rousseau, mais il y a dans ce que vous décrivez un lien évident.

      Je vous reprends : dans votre exemple, ce n’est pas le possible de l’homme qui est le pire, c’est ce qui s’est effectivement passé! L’idée du possible, ce serait plutôt que devant la pire des horreurs, on peut encore croire que ça aurait pu se passer autrement. En somme, l’homme est fondamentalement libre et même s’il fait souvent le pire, il peut en tout temps faire mieux.

      Boyhood, j’ai hâte en maudit! Moi, je vais de ce pas briser l’anticipation et regarder Snowpiercer, qui devrait aussi avoir son lot d’humanisme.

      Merci!

      • Frédérik
        26 juillet 2014
        Reply

        Alors, ce Snowpiercer? 🙂

        • Sylvain Lavallée
          26 juillet 2014
          Reply

          Excellent! Enfin, n’exagérons pas “très bon” dans l’échelle Médiafilm. Un excellent contrepoids à cette Planète des Singes : le monde est sur des rails, une trajectoire fixe, qui semble prédéterminée, alors quand on regarde de loin, on ne voit qu’un train qui suit ses rails, mais si on y regarde de plus près, on voit bien qu’à l’intérieur de ce train les individus conservent toujours leur liberté. C’est la question du film : peut-on faire dérailler ce train? Si on tue le conducteur et on le remplace par un nouveau, qu’est-ce que ça change, considérant que le train suivra toujours les mêmes rails? Peut-on changer le monde quoi?

          Spoilers à partir d’ici : on a critiqué ici et là les dernières minutes, trop “explicatives”, mais à mon avis c’est un mauvais diagnostic d’un (petit) problème dramatique. Du point de vue du drame, il faudrait que le speech d’Ed Harris soit convaincant pour qu’on puisse considérer le possible qu’il offre à Curtis, mais tout le film qui précède contredit ce qu’il dit. Il révèle que tout était contrôlé d’avance “comme dans un blockbuster”, mais même si la trajectoire d’ensemble de Curtis était préméditée par d’autres que lui, à chaque moment on sent sa pensée, sa prise de décision, alors on en a un peu rien à foutre d’Ed Harris, on sait qu’il a tort. Et j’ai l’impression que Bong aussi, il n’arrive pas à croire au discours de son personnage, alors la scène tombe à plat. En soi, j’appréciais ce moment de dialogue après l’épuisante montée de violence qui précédait (et qui avait atteint son apogée).

          Bref, même si le film est incroyablement violent (je ne m’y attendais pas d’ailleurs), même s’il montre une humanité en apparence beaucoup plus déchue que celle de DotPotA, ça demeure porteur d’un espoir, d’un beau devenir humain possible (multiculturel en plus, on n’aurait pas vu ça dans un blockbuster plus classique, un survivant Noir et une coréenne!)

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