Critique : American Sniper (et quelques mots sur l’ami Clint)

Ma critique d’American Sniper, pour Panorama-Cinéma.

Texte qui m’a été très, très difficile à écrire (d’où le silence sur ce blogue), pour toutes sortes de raisons, la principale étant que j’ai (re)vu plusieurs films de l’ami Clint pour mieux me rappeler de son cinéma et j’ai ainsi commencé à réviser après coup ma première impression du film, plutôt moyenne, me convainquant peu à peu qu’il s’agissait peut-être d’un grand film. J’aurais dû revoir ledit film, je ne l’ai pas fait, j’ai réécrit huit fois mon texte pour finalement revenir à ma première idée en tentant de justifier l’impression deuxième (qui ne colle peut-être pas tout à fait au film, on me dira).

De mes nombreuses retailles, je consigne ici celle-ci, qui me semble plus pertinente que les autres, une comparaison entre la première scène d’American Sniper et une scène clé d’Unforgiven : Kyle, depuis le toit d’un immeuble, doit décider s’il tire ou non sur sa cible; William Munny (Clint) et ses compères, depuis le haut d’une falaise rocheuse, hésitent à achever leur cible; dans les deux cas, la mise en scène présente des personnages en surplomb, fusil à lunette en mains, devant juger s’il faut tuer ou non. Dans Unforgiven, Munny n’arrive plus à ce moment à incarner sa légende de tueur implacable, l’hésitation des personnages et la lente agonie de leur victime suspend l’action pour mieux révéler les effets de la violence, alors que dans American Sniper il s’agit au contraire du moment qui cristallise la légende de Kyle, son hésitation montrant aussi à quel point cette décision lui pèse (à la différence, cette fois, que le point de vue la victime n’existe pas, son agonie importe peu). Dans les deux cas, aussi, il s’agit d’un problème de vision : autrefois tireur infaillible, Logan (Morgan Freeman) ne voit plus assez bien et ne fait que blesser sa cible, le Kid, myope, ne peut pas plus intervenir, mais Kyle, lui, voit mieux que quiconque (« je ne peux pas tirer sur ce que je ne vois pas » dit-il, ce qui ne semble pas lui arriver souvent). Cette inversion montre bien qu’il s’agit pour Clint, dans American Sniper, d’un retour en arrière, pas d’une manière réactionnaire (il n’a pas troqué sa réflexion sur la violence pour un cri de guerre), mais bien comme s’il mettait en scène les débuts de sa légende, un William Munny à la vision claire.

***

Et pour accompagner ma critique, voici un petit supplément qui permettra de mieux situer le film dans l’œuvre. J’écris ceci surtout parce que je me dois de partager l’émotion ressentie en voyant pour la première fois White Hunter, Black Heart la semaine dernière, l’un des chefs-d’œuvre de Clint (les autres seraient UnforgivenA Perfect World, Bridges of Madison CountyGran Torino et peut-être Bird que je vais écouter d’un soir à l’autre; les grands films un peu moins magistraux, eux, sont trop nombreux pour tous les nommer). C’est la pièce qu’il me manquait pour reconstituer son parcours (enfin, peut-être qu’il y en a d’autres qui me sont encore inconnues, mais je doute qu’elles soient aussi majeures). Pour l’anecdote, Clint joue dans ce film John Wilson, un cinéaste inspiré de John Huston et du tournage d’African Queen (juste ce synopsis devrait convaincre quiconque d’y jeter un œil). Clint/Wilson/Huston (appelons-le John, mais il s’agit plus d’un alter-ego de Clint que de Huston), John, donc, est obsédé par une chasse à l’éléphant, il veut absolument tuer une de ces grandes bêtes, il met de côté son tournage jusqu’à ce qu’il puisse accomplir l’objectif qu’il s’est fixé (on voit le parallèle avec American Sniper). Cette chasse, qui devient de plus en plus irrationnelle, qui risque de ruiner sa carrière, est une sorte de démonstration de virilité, une manière d’affronter la peur, la mort, d’exalter le mâle en lui. Spoilers à l’horizon : et elle mène, évidemment, au drame. Face à son éléphant, enfin, John décide ne pas tuer, il se ravise et lui tourne le dos. La bête, se foutant pas mal de cette clémence subite, charge John, mais son aide africain se jette devant l’éléphant et donne sa vie pour sauver celle de John.

C’est le moment-clé de l’œuvre de Clint, le point tournant, une première brèche dans son image de cowboy viril qui permet la remise en question plus sérieuse qui survient deux films plus tard avec Unforgiven (entre les deux il y a The Rookie, que je n’ai pas vu). Certes, Clint avait déjà essayé avant de changer son image : dans The Outlaw Josey Wales, par exemple, il devait quitter la solitude du hors-la-loi pour travailler avec une communauté, Bronco Billy et Honkytonk Man le présentaient comme un cowboy errant, incompris, incapable de se faire accepter comme artiste, mais White Hunter, Black Heart est un regard auto-réflexif beaucoup plus sévère, entre autres parce que la mort dont il est responsable a un poids dramatique que Clint mesure pour l’une des premières fois dans son œuvre (les critiques ont d’ailleurs commencé à se réveiller à partir de ce film). Et ce geste, cet homme qui se sacrifie pour lui, commence alors à hanter tous ses films, de manière explicite dans In the Line of Fire (qu’il n’a pas réalisé), où Clint regrette de ne pas avoir su se sacrifier pour sauver John F. Kennedy, devant alors apprendre à se lancer devant le Président en cours, et bien sûr à la fin de Gran Torino, où il réussit enfin à mourir pour autrui (dans In the Line of Fire, il portait un gilet pare-balles), honorant ainsi le beau geste que posait cet homme à la fin de White Hunter, Black Heart.

Entre ce dernier et Gran Torino, tous les films de Clint pèsent la mort, répètent encore et encore (répétition et différence!) le dilemme que j’ai noté à propos d’American Sniper, tuer ou laisser vivre. On passe ainsi de Mystic River, par exemple, dans lequel Sean Penn n’arrivait pas à pardonner le meurtrier de sa fille, et se donnait le droit de tuer un de ses amis d’enfance, à Changeling, où Angelina Jolie pardonnait à l’homme, condamné à mort, qui lui a enlevé son fils. Après avoir ainsi réfléchi la mort, après avoir ainsi affronté diverses variantes du même dilemme, comme pour montrer l’envers de cette mort qu’il répandait sans penser quand il était l’Homme Sans Nom, il peut enfin se sacrifier pour autrui, tel que cet africain lui avait montré dans White Hunter, Black Heart. Et il est bien important de comprendre que ce parcours n’est pas une manière de nier ce qu’il a déjà été, mais bien d’en rendre compte pour pouvoir mieux avancer : on ne peut pas reprocher, par exemple, au William Munny d’Unforgiven de recourir à la violence dans le dernier acte parce que l’option du sacrifice, ou du pardon ne lui étaient pas disponible, il ne pouvait pas les envisager. Il fallait, avant, passer à travers tous les rôles qui suivent, tous les dilemmes, toute cette réflexion sur la mort, la justice, pour en arriver à Gran Torino ; de même, la décision finale de Clint dans ce film n’a de sens que s’il a suivi ce parcours, que s’il a réfléchi, pensé, médité pendant vingt ans ce sacrifice avant d’être capable de l’exécuter, de l’accepter.

De même, peut-être qu’en 1971 on pouvait reprocher à Dirty Harry sa violence justicière, mais il n’est plus possible aujourd’hui d’en faire autant, ou du moins pas selon les mêmes termes, puisque ce personnage apparaît dorénavant comme un passage nécessaire dans le parcours singulier d’Eastwood : l’œuvre d’un auteur doit être vue avant tout comme une pensée en mouvement, chaque film constituant une sorte d’arrêt temporaire qui modifie la trajectoire de l’ensemble, qui influe notre regard sur l’entièreté du corpus, de la sorte que toutes les parties s’enrichissent un peu plus à chaque fois que le Tout s’agrandit (c’est pourquoi, d’ailleurs, les auteurs aimés ne font pas de « mauvais » films, parce qu’on aime avant tout cette pensée telle qu’elle se manifeste dans l’ensemble de l’œuvre, les arrêts moins convaincants servant d’étais peu élégants mais essentiels aux plus épanouis d’entre eux).

Alors que fait Clint après Gran Torino? Comme une coda à sa réflexion, il retourne en Afrique, le pays qui avait ouvert sa conscience d’homme Blanc dans White Hunter, Black Heart (il faut voir, à la fin de ce film, le regard prolongé d’un enfant Noir qui bouleverse tant Clint) et il offre avec Invictus sa grande réflexion sur le pardon, par la figure de Nelson Mandela. La trajectoire est parfaite, le cowboy viril et violent, la remise en question qui s’ouvre en sol africain, jusqu’au sacrifice de soi et le pardon, le montrant là où il l’a appris pour nous l’apprendre à notre tour. Je me demande d’ailleurs à quel point le jazz qu’il aime tant, une musique Noire, évidemment, est liée à cette Afrique qui lui a tant montré ; j’espère que Bird offrira une réponse. Invictus était la fin logique, la conclusion parfaite (même si le film lui-même était imparfait, quoique tout de même très bien), et depuis ses films ne sont plus les mêmes : sans être mauvais, ils sont un peu décalés, ils retravaillent des thèmes, des idées qui semblaient réglés. Mais American Sniper, avec son regard du présent sur le passé, semble offrir une nouvelle voie possible pour Clint, il lui faudrait peut-être seulement un sujet un peu moins chaud (et à bien y penser, il y avait aussi de ce regard sur le passé dans Jersey Boys : le film est présenté comme le souvenir des personnages, mais on a plutôt l’impression, étrange, que c’est Clint qui se souvient).

Alors voilà tout ce qui a déroulé devant moi pendant les dernières images de White Hunter, Black Heart, pas le film de ma vie mais celui de Clint, la trajectoire de sa carrière, toute sa réflexion éthique passant par sa conception de la star comme un modèle. Il va sans dire que Clint m’est redevenu, en quelques instants, le plus précieux des cinéastes/stars contemporains.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *