Élève libre : Aux limites de la liberté

(Paru dans le numéro 262 de la revue Séquences, septembre-octobre 2009. Ah, que je pouvais être naïf il y a six ans! La “neutralité du point de vue”, “l’absence de jugement moral”, ça ne se peut pas! Et une telle volonté de faire “neutre” c’est déplorable! Cela dit, je ne pense pas que ce soit le cas dans ce film, il y a plutôt une position éthique que je n’ai pas su bien décrire. Enfin, je crois.)

Élève libre est le deuxième film que Joachim Lafosse dédie « à nos limites », après son précédent Nue propriété. À nouveau, le jeune réalisateur belge use d’une mise en scène classique pour insinuer un malaise moral reposant cette fois-ci sur une réflexion centrée autour de la notion de liberté.

Ce malaise provient d’abord et surtout d’une riche ambiguïté quant aux intentions réelles de Pierre (Jonathan Zaccaï) vis-à-vis de son étudiant adoptif, Jonas (Jonas Bloquet), jeune adolescent à qui le quarantenaire enseigne autant les mathématiques et l’œuvre de Camus que l’art de la fellation ou les vertus du libertinage, démonstration en prime. Loin de Sade, comme ce synopsis pourrait le laisser croire, Lafosse ne condamne ni n’encense les comportements dépeints, il tente plutôt de cerner comment notre liberté peut ou non s’exprimer dans certaines situations limites, d’où les références à l’œuvre existentialiste.

Pour distiller son malaise, autant narratif que philosophique, le film suit une progression classique, partant de simples discussions grivoises (déjà un peu dérangeantes puisqu’elles opposent un adolescent à peine dépucelé à des adultes parlant trop ouvertement) qui aboutissent sur des cours pratiques. Ce cheminement se structure autour de deux ruptures de mise en scène, alors qu’à deux occasions Lafosse use d’un champ-contrechamp qui tranche avec les plans-séquences composant le reste de l’œuvre, deux ruptures visuelles qui divisent le film en trois actes, chaque moment servant à propulser Jonas plus avant dans ses expérimentations. Ainsi, le montage souligne les conséquences de l’éducation sexuelle que reçoit Jonas : après chaque discussion avec Pierre et son couple d’amis (Claire Bodson et Yannick Renier), Lafosse nous montre Jonas tentant d’appliquer ce qu’il vient d’apprendre avec sa copine Delphine (Pauline Étienne). L’effet succède instantanément à la cause, l’enseignement est immédiat, le film avance ainsi inexorablement vers sa conclusion fatale, dans une mécanique déterministe qui emprisonne des personnages criant pourtant haut et fort leur liberté.

En fait, Lafosse s’emploie à critiquer cette définition de la liberté exprimée par les éducateurs de Jonas, c’est-à-dire ce discours immoral s’affirmant libre en s’inspirant de principes fondés (le doute comme support de toute réflexion par exemple), mais aboutissant sur l’endossement de n’importe quel comportement à partir du moment que celui-ci est exercé librement (ou plutôt consciemment). Mais justement, tous ces discours libertins, louant le libre penseur comme l’amour libre, ne sont-ils pas, au contraire, une perverse structure permettant au professeur de mieux dominer son élève qu’il qualifie pourtant de libre?

C’est grâce à de telles réflexions sur les vertus d’une liberté débridée que les professeurs de Jonas parviennent à l’emprisonner dans une mécanique dont il sera finalement victime, et dont eux-mêmes ne semblent pas jouir en toute liberté (au final, un couple se brise et Pierre ne semble pas vivre particulièrement bien avec les conséquences de ses actions), la caméra venant appuyer cet enfermement en encerclant les personnages dans de souples mouvements ou en les confinant dans des cadres restreints. Le spectateur n’échappe pas à cette manipulation, puisqu’il suit pas à pas le cheminement de Jonas (d’ailleurs présent dans presque chaque plan) : d’abord réticent, le spectateur cède graduellement à ces discours invitant au renoncement des préjugés moraux (et sexuels), tout comme Jonas qui finalement s’y abandonne (ou s’y soumet), non sans hésitation, le temps d’une scène qui le présente en position d’esclave plus ou moins volontaire…

Là repose toute la réflexion du cinéaste, dans ce « plus ou moins » équivoque qui renverse tout ce qui a été dit auparavant en substituant à une relation d’éducation une mécanique de manipulation. Le malaise provient avant tout de cette situation de manipulation juvénile, brillamment jouée par les deux acteurs principaux qui réussissent à garder ambiguës leurs volontés, mais ce malaise se voit de plus renforcé par une réflexion philosophique rendue possible par la neutralité du point de vue, le cinéaste s’abstenant de tout jugement moral. Le plan final renforce d’autant plus cette équivoque troublante en montrant les conséquences positives de l’éducation qu’a reçue Jonas; celui-ci a bel et bien réussi à repousser ses limites intellectuelles, est-ce aussi cause du recul de ses limites sexuelles?

La dédicace en exergue prend ici tout son sens : « à nos limites », c’est-à-dire celles que Pierre nie, celles que Jonas tente de repousser, celles que nous nous imposons à des fins morales, et celles, inconscientes, qui nous définissent, ces limites que nous pouvons transgresser, bien que cette transgression ne soit peut-être pas synonyme de liberté – car n’est-ce pas justement ces limites qui définissent notre liberté?

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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