District 9 : Zone occupée

(Paru dans le numéro 263 de la revue Séquences, Novembre-Décembre 2009.)

District 9 renverse la prémisse habituelle des films de visite extra-terrestre : au lieu de se demander comment ces immigrants de l’espace nous traiteraient (viennent-ils en paix ou pour conquérir?), le film tente plutôt de comprendre comment nous les recevrions, questionnement beaucoup plus riche permettant d’ancrer le récit dans une réalité sociale qui nous est que trop familière.

Le premier long métrage de Neill Blomkamp s’amuse avec les codes de la science-fiction pour les mettre au service d’une allégorie grotesque sur la xénophobie : le parallèle avec l’apartheid est évident, le titre déjà fait référence au District 6 de Cape Town, un quartier duquel près de 60 000 habitants ont été évacués dans les années 1970 après qu’il ait été déclaré par le gouvernement zone pour blancs seulement. District 9 débute sur une dramatisation du même événement, transposant les Noirs en étrangers de l’espace : ceux-ci sont forcés par le MNU (une ONU privatisée) à quitter le bidonville où ils sont confinés depuis leur arrivée pour aller vivre dans un camp bâti en dehors de Johannesburg. Comme pour l’apartheid, l’opération est régie par une loi fallacieuse, par un semblant d’administration qui peine à cacher qu’il s’agit d’une opération militaire injustifiable.

La grande force de District 9, c’est de toujours garder sa métaphore sous-jacente, de ne jamais la déployer en des discours explicatifs ou moralisateurs; elle sert avant tout de contexte. Les éléments de critique sont multiples, sans être soulignés et ils vont bien au-delà d’une simple réitération d’événements passés dans un contexte nouveau. Il y a au centre du film un questionnement sur l’identité, sur l’appartenance à une race et sur ce qui constitue l’humain, par le biais du personnage principal en pleine métamorphose.

Pauvre fonctionnaire sans envergure qui se retrouve au sommet par la grâce du népotisme, Wikus Van De Merwe est responsable de l’éviction massive des « prawns » (grillons), surnom minoratif accolé aux extra-terrestres. Au départ, il semble tout droit sorti d’un épisode de The Office, en plus pathétique, mais suite à un contact accidentel avec un liquide inconnu il se transforme graduellement en prawn, et plus la métamorphose avance, plus il perd ses allures d’imbécile insouciant, plus il prend sa place de héros, bien qu’il ne renonce jamais à son égoïsme et son racisme, n’agissant toujours que pour son intérêt personnel, l’un des rares personnages tout de même qui affiche un soupçon d’humanisme dans ce décor impitoyable régi par le crime et la déprédation.

Ainsi, situé à Johannesburg, loin des usuels New York et Washington, l’action se déroule dans la crasse et la misère, entre deux bouts de tôle et de ferraille, dans des terrains vagues qui ont tout d’un dépotoir, paysage déconcertant de cour à scrap au-dessus de laquelle trône en permanence un vaisseau spatial géant, une merveille de design, vision époustouflante qui démontre bien l’ingénieuse utilisation des effets spéciaux : jamais mis en évidence, jamais brandis tels des artifices ostentatoires, ils s’intègrent à l’image de façon naturelle, ils sont là parce qu’ils sont nécessaires au récit.

De même, l’utilisation de la caméra à l’épaule sautillante, ce dispositif devenu presque normatif, utilisé pour faire réaliste ou nerveux, sert ici un propos sur l’image et les médias, surtout dans la première partie, conçue sous forme de faux documentaire, composée d’images de bulletins de nouvelles, d’entrevues et de caméra vidéo. La satire n’épargne pas les médias, puisqu’ainsi le film joue avec notre relation à l’image, non seulement par sa mise en scène, mais aussi par les jeux référentiels (à Alien, The Fly, Alien Nation, …) et son utilisation outrancière des codes de la science-fiction.

En deuxième partie, alors que le récit dérive dans la surenchère de l’action (et presque du mélodrame avec cette relation père-fils larmoyante), alors que la mise en scène devient plus classique, ce glissement se fait avec un humour pince-sans-rire, un débordement excessif qui ne se prend jamais au sérieux, un ton qui rappelle les premiers films du producteur Peter Jackson, de Dead Alive surtout qui caricaturait les films d’horreur en poussant à l’extrême la violence et les symboles freudiens. Peut-être qu’à la fin Blomkamp semble laisser tomber sa métaphore et son dispositif filmique pour nous servir une séquence d’action délirante (et diablement efficace), parodique dans sa démesure, mais le film ne s’éloigne pas tant de son propos : lorsque Wikus affronte les siens, lorsqu’il ressort du champ de bataille le corps couvert de sang, épuisé, moitié homme et moitié extra-terrestre, paradoxalement, il n’a jamais paru aussi humain.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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