Nuages sur la ville

(Paru dans le numéro 264 de la revue Séquences, janvier-février 2010.)

Pour son premier long métrage, Simon Galiero se lance un défi pour le moins audacieux, diriger trois artistes qui lui sont chers : Jean-Pierre Lefebvre et Robert Morin, cinéastes, et Téo Spychalski, metteur en scène au théâtre. Justement, le film porte en partie sur les conflits entre générations, un conflit qu’il résout implicitement par ce casting, le cinéaste établissant ainsi une filiation avec ses prédécesseurs. L’incompréhension entre générations est un leurre; le véritable incompris, c’est le monde moderne, celui qui est « déjà passé date » (dixit un éditeur interprété par Marcel Sabourin), celui donc qui est source de ce conflit.

C’est par petites touches d’humour décalé et ironique que Galiero aborde cette aliénation contemporaine, présentant un monde doucement agressif (paranoïa des médias sur la listériose, vacarme accentué d’un jeu vidéo, chaleur intense dans un bureau, etc.), un monde dans lequel on se perd aisément, que ce soit en forêt, où ni le GPS ni la boussole ne sont utiles, ou en banlieue, devant ces maisons si identiques qu’il est impossible de s’y retrouver. Les personnages vivent ces revers avec une certaine indifférence, une résignation qui toutefois ne les porte jamais vers un désespoir léthargique. Ce sont des losers, certes, mais aussi des survivants, des gens qui s’accrochent malgré tout, qui continuent leurs errances, en quête d’un sens quelconque à leurs vies : Jean-Paul, l’écrivain, qui ne trouve plus de sujet digne de son écriture; Michel, le chômeur, plus en cherche d’une vocation que d’un emploi; Jacek, dont le cynisme l’empêche de voir réellement le monde pour ce qu’il est, trop ancré dans un passé nostalgique et trop haineux envers un monde moderne qui nécessairement lui échappe.

Cette perte de repères se traduit au scénario par un subtil mélange des genres, par une suite de scènes aux intonations variées. Les enjeux dramatiques demeurent ténus et peu importants, tout est dans le ton, dans ce spleen évoqué par un noir et blanc indolent, dans cette atmosphère douce-amère aux accents poétiques dus, entre autres, à ces animaux qui lancent à plusieurs reprises, au spectateur comme aux personnages, des regards insistants que l’on croirait ironiques, du moins amusés.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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