The Messenger / Green Zone

(Paru dans le numéro 266 de la revue Séquences, Mai-Juin 2010.)

The Messenger (2010), Oren Moverman

Pour son premier long métrage, le scénariste Oren Moverman surprend par une mise en scène en profondeur, évitant de platement filmer ses mots, les nuançant grâce à des plans patients laissant la place aux acteurs. Il y a au centre du film ce plan-séquence émouvant par sa façon toute simple de suivre les mouvements de rapprochement et d’éloignement de deux personnages aux prises avec des sentiments contradictoires. C’est alors dans le jeu entre des corps hésitants, entre une caméra qui respecte cette hésitation en la saisissant dans sa durée, en sachant trouver la bonne distance pour mieux les cerner, c’est donc par une mise en scène classique de corps dans l’espace et dans le temps que la tension et l’émotion s’installent.

Cette scène aurait pu facilement tomber dans le ridicule, avec cette histoire d’amour improbable entre un soldat (Ben Foster) et une femme (Samantha Morton) à qui il est venu apprendre la mort de son mari, mais le film approche souvent les stéréotypes pour ensuite les complexifier. Le cheminement du personnage de Stone (Woody Harrelson) est particulièrement exemplaire, lui qui au départ apparait comme un autre de ces chefs militaires hargneux et vociférateurs se voit humaniser et nuancer peu à peu, jusqu’à la dernière image que nous aurons de lui, en pleurs, écrasé par le poids de la guerre.

Le mélodrame facile n’est donc jamais trop loin à travers toutes ces larmes versées sur l’horreur de la guerre et le film y bascule à quelques reprises, surtout dans les scènes où les soldats viennent porter aux familles concernées la nouvelle de la mort d’un de leur proche à la guerre. L’hystérie de ces moments contraste avec la sobriété et la retenue des personnages principaux qui traînent avec eux un tout autre rapport à la mort, celle qu’ils ont vue de près sur les champs de bataille. Leur travail de messager devient le symbole de cette guerre que les soldats de retour au pays doivent continuer à porter, de ces morts qu’ils doivent traîner avec eux. En ne montrant pas le combat, en n’illustrant pas les confidences des soldats, Moverman reconnaît et respecte l’aspect indicible de l’expérience du soldat face à la mort, faisant de ce deuil incommunicable le sujet et la force de son film.

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Green Zone (2010), Paul Greengrass

Paul Greengrass est peut-être le meilleur réalisateur contemporain de films d’action, du moins le plus inventif. Sa caméra à l’épaule donne l’impression d’être là par hasard au milieu de l’action, de chercher son sujet, alors qu’elle est en fait très précise. La poursuite finale de Green Zone montre toute la virtuosité du cinéaste, elle alterne sans cesse entre de multiples points de vue sans jamais perdre le spectateur, réussissant à construire un espace cohérent malgré les diverses ruptures visuelles et le rythme effréné des images.

L’action est prenante dans Green Zone, mais le scénario l’est moins. L’intrigue s’articulant autour de la « vérité » sur l’existence des armes de destruction massive en Irak, le film arrive un peu trop tard pour surprendre avec sa révélation finale. Même pour les sceptiques que Greengrass a dit vouloir convaincre, le film risque moins de leur faire l’effet d’une épiphanie que d’une simple fantaisie gauchiste hollywoodienne. Les dialogues ne font rien pour aider : ils s’alourdissent parfois de didactisme pompeux, alors que les différents protagonistes expliquent la situation à un Matt Damon jouant le naïf qui découvre que la guerre est sale. Greengrass et son scénariste schématisent les enjeux en représentant chaque organisme par un personnage (Brendan Gleeson pour la CIA, Greg Kinnear pour le Pentagone), ce qui leur permet de présenter succinctement la situation dans un contexte de divertissement. Même si ce résumé est assez complexe et assorti de quelques nuances, lorsque le film se transforme en poursuite effrénée ces aspects politiques réels se diluent dans l’action irréelle, rendant le discours moins crédible.

Le résultat est donc bancal : si l’on soustrait le film de la réalité, qu’on le prend pour un simple film d’action, le résultat est probant, même le scénario paraîtrait plus complexe, certainement plus en tout cas que la moyenne du genre. Évidemment, le problème se tient là et il est impossible d’en faire abstraction. Le fait que Greengrass utilise essentiellement cette même mise en scène qui se veut réaliste pour filmer Jason Bourne et la guerre en Irak met rapidement mal à l’aise. S’il avait réussi à trouver la distance juste pour représenter les événements d’United 93, ici Greengrass s’enlise dans un douteux mélange de fiction et de réel.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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