Arnold à la maternelle

Plusieurs choses me trottent dans la tête, je ne prends jamais le temps de les écrire, les voici en vrac. Quelques billets rapides cette semaine, en commençant par Arnold (Schwarzenegger, évidemment). Mercredi, ce sera le dernier Mad Max et vendredi Jurassic World. Pour l’instant, Arnold à la maternelle :

C’est le genre de film qui m’étonne, un superbe exemple de on-n’en-fait-plus-des-comme-ça-aujourd’hui. Pas que ce soit si bon, il y a quelques passages très drôles et c’est pas mal tout, mais je n’arrive pas à comprendre comment un tel film peut tomber dans la carrière d’un acteur. Comme je disais dans ma critique de Maggie, Kindergarten Cop effectue une transition pour Arnold (avec Total Recall et Terminator 2), qui se redéfinissait alors comme papa protecteur – ok, avant tout, clarifions : je dis une transition, et il y en a une, mais on pourrait répliquer qu’il s’agissait d’une stratégie commerciale, car à ce moment il n’y avait pas plus populaire qu’Arnold dans le cinéma américain. Mais malheureusement pour les producteurs, il ne jouait que dans des films coté R, il fallait donc l’introduire aux plus jeunes pour bien capitaliser sur son succès; si Arnold devient un professeur de maternelle, peut-être est-ce surtout parce qu’il (ou son agent, ses producteurs) se sentait pauvre, il voulait prendre de l’argent aussi au moins de dix-sept ans (dit ainsi, ça paraît moins paternel!) En même temps, je n’en sais rien : il est fort probable qu’Arnold voulait réorienter son image de star et puis si, ce faisant, il pensait faire quelques millions de plus, pourquoi pas? Commerciale ou pas, cette transition me semble sincère, entre autres parce qu’Arnold demeure fidèle à son nouveau rôle de papa protecteur jusque dans ses dernier films et parce qu’il n’a jamais cessé de s’amuser (je ne connais pas beaucoup d’acteurs qui semble aussi heureux sur un plateau de tournage, il joue, Arnold, et son plaisir est contagieux).

Tout ça pour dire que cette transition qui-est-commerciale-ou-non est articulée de manière si explicite et limpide dans Kindergarten Cop que je me demande comment ce genre de projet voit le jour : écrire un rôle-type pour une star, ça va de soi, mais écrire un rôle qui redéfinit l’image de quelqu’un d’autre de manière significative, au point que cette nouvelle image va le suivre pour le reste de sa carrière, c’est tout de même étonnant. Quant Clint ou Sly suivent un parcours clair, on comprend, ils ont écrit et réalisé une bonne partie de leurs films, mais dans le cas de l’acteur moyen, sans contrôle ou presque sur le projet… Peut-être qu’Arnold exigeait des réécritures, je n’ai pas vérifié (mais je crois me rappeler que pour Terminator 2 il avait bien stipulé qu’il ne voulait pas jouer un autre méchant cyborg), il reste qu’un film qui se dédie autant à son acteur est une chose bien particulière, qu’on ne voit plus aujourd’hui. Comment pourrait-on faire cela de nos jours de toute façon? Si Chris demande un scénario écrit à sa mesure, que pourrait-on écrire qui le différencierait de Chris? Chris est Chris est Chris…

Kindergarten Cop, donc : Arnold, au début, joue son rôle usuel, un policier violent, de façon un peu parodique (mais ça ne fonctionne pas) 1Car comment parodier Arnold? C’est difficile parce qu’il est toujours à un pas, lui-même, de se parodier, il est conscient du spectacle qu’il offre, d’où le délice de ses one-liners. Ça ne se parodie pas, un one-liner, c’est déjà une forme de parodie, qui met à distance de la violence pour révéler l’absurdité du spectacle. Oui, il y a Last Action Hero, mais ce n’est pas tout à fait une parodie puisque le gamin croit au film dans lequel il se retrouve même s’il est conscient que c’est un film, alors qu’une parodie présenterait le film comme une série de conventions uniquement, qui ne ressemble à un monde que grâce aux artifices grossiers du cinéma; en fait, on pourrait dire que Last Action Hero met en scène ce qui est sous-jacent dans un one-liner, cette conscience du spectacle et du plaisir qu’on y prend, sans nier pour autant qu’il s’agit d’un monde (Arnold croit à ses one-liners!) Enfin, la ligne est mince, mais elle est là – et, soit-dit en passant, Last Action Hero est un des plus grands films sur la star (pas seulement Arnold) comme modèle pour le spectateur. et il doit apprendre à être un professeur de maternelle, donc à changer son image tout en restant qui il est (c’est le titre : un flic à la maternelle, il est flic, comme avant, et à la maternelle, donc il est le même dans un nouveau rôle). La scène-clé : Arnold a dirigé sa classe pour un spectacle, les enfants affublés d’une barbe lincolnienne récitent un texte patriotique (une adresse à la nation je crois me rappeler, pas pris de notes…), donc Arnold doit montrer qu’il connait les valeurs américaines, la Constitution, de la même manière que les nouveaux arrivants doivent le faire lorsqu’ils demandent leur citoyenneté (d’ailleurs l’origine autrichienne d’Arnold est bien mise de l’avant par le film, ce n’est pas un hasard). Après le spectacle, la directrice de l’école annonce qu’Arnold est maintenant accepté dans leur petite communauté, il a trouvé sa famille (il n’en a pas dans le film, divorcé, il ne voit plus son fils) : voilà Arnold définitivement américanisé, l’Amérique l’adopte à l’écran.

Et je trouve cela plutôt beau, cette adoption d’Arnold, parce qu’il s’est imposé à nous, il ne s’est pas transformé pour mieux plaire, il n’a pas changé son nom qu’aujourd’hui tout le monde sait prononcer, il n’a pas caché son origine, encore moins son accent, un cas unique je crois à Hollywood (les immigrants, surtout non-anglophones, ont tendance à vouloir se faire passer pour Américain), et il a un physique pour le moins singulier. Il a dit voilà qui je suis et vous allez m’accepter ainsi, ce qui a fait de lui, sans doute, la star la plus improbable du firmament hollywoodien.

Notes   [ + ]

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

4 Comments

  1. laurence
    22 juin 2015
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    Merci pour ce regard sur Arnold! C’est quand même drôle que dans ma jeunesse, avec des amis, on puisse autant aimer Arnold dans Terminator que dans ses films pour enfants! Du coup, ça me fait penser à la filmographie de The Rock (Dwayne Johnson). Il a aussi joué dans des films pour enfants (que je n’ai pas vu…)… Puis, depuis quelques années, on dirait un acteur qui se promène d’une franchise à l’autre avec sa masse tout en gardant la même personnalité. Et, avec San Andreas (et là je me fis à la bande-annonce), on dirait un super-héro, mais sans le petit costume, ce qui fait de lui quelqu’un de plus humain, qui ne se cache pas et qui est à la rescousse des gens contre l’envahissement des montagnes de CGI! Mais bon, paresse intellectuelle de ma part, je n’ai pas vu beaucoup de ces films et j’avance des choses sans trop savoir!

    • Sylvain Lavallée
      22 juin 2015
      Reply

      Oui, The Rock, Vin Diesel, ils ont suivi le modèle Arnold (Statham, lui, suit le modèle Sly, ils résistent aux films pour enfant, à moins de compter Oscar ou Antz…) Je ne connais pas assez The Rock non plus, mais il m’est très sympathique depuis Southland Tales; je me promets, un jour, d’aller voir sa filmographie, mais je doute qu’on puisse y trouver la même cohérence que chez Arnold, même si ses personnages sont sûrement assez semblables de film en film. Il y a un parcours chez Arnold, une recherche d’un modèle éthique, ce qui est à peu près impossible de nos jours à dupliquer. Ce n’est pas de la faute des acteurs, quand bien même ils voudraient, les cinéastes ne sauraient pas le reconnaître (même Arnold se frotte à ce problème, dans Sabotage par exemple, le dernier plan sabote tout, pour faire un jeu de mot facile).

      The Rock contre le CGI : possible, mais il y a les Journey qui ressemblent au contraire à un trop-plein de CGI. Je voulais voir San Andreas, mais hélas, pas eu le temps.

      Un plaisir de pouvoir faire re-regarder Arnold! (Je suis surpris d’ailleurs : je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait quelque chose à regarder.)

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