Le cinéma : l’art d’une civilisation – Un monde d’images

(Paru dans le numéro 276 de la revue Séquences, Janvier-Février 2012. Une rare (unique je pense) critique de livre.)

Ce qu’il y a de plus beau dans les premiers textes sur le cinéma, c’est de retrouver encore intactes les traces de cet émerveillement fulgurant causé par l’apparition de ces images mouvantes dont la radicale nouveauté bouleversa toute une conception du monde – car plus qu’un simple témoin, le cinéma a littéralement engendré le vingtième siècle, les spectateurs des frères Lumière n’étaient pas effrayés par un train en mouvement, mais par le choc d’une nouvelle civilisation qui venait de leur rouler dessus à toute vitesse, sans s’arrêter.

Difficile de comprendre aujourd’hui ce fameux réflexe de peur tellement pour nous le cinéma va de soi, surtout depuis que les images se sont évadées des écrans pour envahir notre quotidien. L’estompement de cette prime émotion fascinée semble avoir, de plus, émoussé notre capacité à parler du cinéma, ou du moins à en parler avec cette passion qui animait les premiers écrits sur cet art nouveau. C’est la première chose qui frappe, en lisant ce recueil de textes choisis par Daniel Banda et José Moure, la ferveur, autant émotionnelle qu’intellectuelle, entourant cet art à une époque où il fallait encore le circonscrire. La sélection couvre des essais écrits entre 1920 et 1960, commençant donc quelques années après la naissance du cinéma, alors que l’on ressentait encore les secousses de cette collision entre le train et les pionniers des salles obscures. Avant, aussi, que le cinéma soit considéré sérieusement comme langage, alors qu’il n’était qu’un nouveau média dont la forte popularité interdisait les prétentions artistiques que certains lui octroyaient, l’art étant encore regardé comme un privilège dont l’élite refusait de se départir.

Le recueil se lit alors comme l’histoire de cette lente reconnaissance, la première section (Rendre présent le monde muet 1920-1927) se concentrant essentiellement sur des textes cherchant à comprendre ce pouvoir des images, cette fascination qu’elles exercent sur les foules, avec les balbutiements théoriques d’un cinéma comme langage, ou du moins comme expression. Les spécialistes du cinéma commencent à apparaître (les premiers écrits de Balasz ou Kracauer, les théories d’Eisenstein), mais c’est de loin la partie la plus éclectique, portant des textes généralement moins connus, mais non moins pertinents, écrits par des personnalités venant d’horizons divers, de la politique (Trostky) à la philosophie (Sartre), en passant par les lettres (Woolf) et par les premiers cinéastes (Griffith, Epsein, Vertov). La deuxième section (Un art livré au bruit du monde 1928-1944) consacre le cinéma comme art, maintenant que ces images deviennent familières on peut commencer à définir plus précisément comment elles s’articulent, en quoi cet enchaînement d’images mouvantes dans le temps constitue un langage et, partant, un art (Arnheim, Faure, Panofsky), même si, d’autre part, que le cinéma soit une culture de masse en inquiète plusieurs (Horkheimer et Adorno, Duhamel) et n’en réjouit, semble-t-il, que trop peu (Benjamin, Ford). Mais si le cinéma est un art, il doit alors porter de lourdes responsabilités, vis-à-vis du réel et de l’homme, une vocation éthique d’autant plus fondamentale que ce cinéma, art de notre civilisation, réfléchit, par essence, notre lien au monde, des interrelations entre l’homme, le monde et le cinéma que la troisième partie cherche à cerner (Des images et des hommes, 1945-1960), cette section comportant probablement les essais les plus célèbres de ce recueil, en tout cas parmi les plus essentiels, ceux de Bazin, évidemment, mais aussi Kracauer, Truffaut, Barthes ou Astruc.

La valeur d’un tel recueil n’est pas à discuter, les quelques cent vingt textes rassemblés ici offrent un portrait extrêmement riche et varié, parfaite porte d’entrée pour le néophyte commençant à s’intéresser à la théorie du cinéma, ou encore pour conserver en un volume, facile à consulter, certaines des plus belles phrases écrites sur cet art, mais il s’agit d’une porte d’entrée seulement, car si, d’un côté, placer en contexte des essais fondateurs comme ceux de Balasz, Arnheim, Benjamin ou Bazin permet de mieux en saisir la portée, à la fois en en présentant les inspirations et en en soulignant l’extraordinaire originalité, de l’autre, réduire leurs pensées en quelques pages, extraites parfois de livres ou d’essais plus longs, ne leur rend pas toujours justice. Ce recueil agit donc surtout comme invitation, à (re)découvrir ces auteurs, bien sûr, mais aussi une incitation à les dépasser : s’il y a bien plusieurs penseurs importants après 1960 (Godard, Deleuze, Cavell, Daney, Badiou, Rancière, pour ne nommer que les évidences), on se surprend souvent à reconnaître quelques discours qui ne semblent pas avoir avancés, et se replonger ainsi dans son histoire profiterait certainement à une critique contemporaine trop souvent stagnante.

Le cinéma : l’art d’une civilisation, textes choisis et présentés par Daniel Banda et José Moure, Paris : Flammarion, 2011, 486 pages

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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