Looper : Briser le cycle

(Paru dans le numéro 281 de la revue Séquences, Novembre-Décembre 2012.)

« Peut-être qu’un objet est ce qui permet de relier ou de passer d’un sujet à l’autre, donc de vivre en société ou d’être ensemble. Mais alors, puisque la relation sociale est toujours ambigüe, puisque chaque événement transforme ma vie quotidienne, puisque… »

Tirés de la célèbre scène du café galactique de 2 ou 3 choses que je sais d’elle, ces mots pourraient aussi tenir de résumé thématique du dernier film de Rian Johnson, Looper, lequel fait référence à cette scène de Jean-Luc Godard à quelques reprises. Exercice de science-fiction aussi ambitieux que ludique voulant réconcilier, sans toujours y parvenir, action stylisée, drame psychologique et ampleur philosophique, Looper démontre une superbe intelligence visuelle dans la construction de ses scènes ou dans sa manière de démêler avec une rare économie les diverses temporalités parallèles, mais se fait beaucoup moins cohérent en ce qui a trait à son discours éthique.

Le film débute avec un personnage égoïste, Joe (le toujours aussi élégant Joseph Gordon-Levitt), prêt à trahir son meilleur ami pour des raisons monétaires, un personnage qui peu à peu apprend à connaître et à vivre avec les autres, jusqu’à ce qu’il pose dans la dernière scène un geste de pur altruisme. Cette progression est rendue possible, entre autres, par la rencontre de Joe avec son double venu du futur, Old Joe (Bruce Willis), le même Joe donc, mais de trente ans son aîné, une belle idée de mise en scène, très bien exploitée d’ailleurs lors de leur première discussion dans un café, toute en symétrie nuancée. Malheureusement cette trouvaille ne se rend pas beaucoup plus loin : presque tous les personnages sont motivés par un désir de revanche, ils veulent soit honorer une femme morte (Old Joe), soit racheter une enfance bafouée (Rainmaker) ou un échec cuisant (Kid Blue), et c’est l’individualisme insensible de ces hommes qui permet ce cycle de violence que le film veut briser, en se servant d’Old Joe comme figure de transition. Personnage fantomatique, perdant la mémoire à mesure qu’il intervient dans le passé, s’accrochant désespérément à un souvenir qui peut s’évanouir à tout instant, sermonnant son jeune alter ego sur la vacuité de sa vie de violence et de drogues, Old Joe n’utilise la violence qu’à regret, parce qu’il ne sait pas agir autrement, mais cette mélancolie disparaît assez vite et dans le dernier tiers il ne reste plus à l’écran qu’une machine à tuer sans âme, en particulier dans la confrontation finale avec l’organisation criminelle, Johnson présentant alors la violence exercée par Old Joe d’une manière quasi burlesque, délaissant ainsi le désespoir de son personnage (et le principal intérêt de son film), comme s’il voulait soudainement s’amuser à l’écran avec le Bruce Willis de Die Hard (ce qui en soi n’a rien de mauvais, mais dans ce cas le film semble se retourner contre lui-même).

Le casting de Willis n’a rien d’aléatoire, Looper se veut une sorte de correction philosophique du Twelve Monkeys de Terry Gilliam, Johnson substituant explicitement au fatalisme de Gilliam la possibilité du libre arbitre. La prémisse du voyage dans le temps que partage ces deux films peut s’envisager selon deux attitudes philosophiques : soit les événements sont réglés de toute éternité, le futur est une donnée fixe et les allers-retours dans le passé ne peuvent rien modifier puisqu’ils ont déjà eu lieu (c’est la perspective déterministe de Twelve Monkeys); soit, au contraire, toute action dans le passé modifie constamment un futur toujours incertain, alternative du libre arbitre que préfère Johnson. Ainsi, dans la scène finale de Looper, Willis se retrouve dans une boucle temporelle infinie semblable à celle qui l’emprisonnait aussi dans Twelve Monkeys, à la différence que Johnson cette fois lui permet d’en sortir. « Puisque chaque événement transforme ma vie quotidienne » disait Godard, de même pour Johnson le futur se construit et se transforme selon nos actions présentes, il est possible de changer sa vie, d’échapper à la violence et d’apprendre l’amour dans une société au seuil de la faillite morale.

Dommage que cette idée n’arrive pas à prendre vraiment sa place, que le recours à cette citation de Godard demeure tout au plus approximative, plus ornementale que substantielle, car il y avait là beaucoup de potentiel, notamment dans cette façon d’accumuler les figures de boucles (que ce soit celles de la violence, de la mode, du temps, du travail quotidien, etc.), Looper représentant un monde assez près du nôtre enfermé dans des cycles (loops) l’empêchant de progresser. Johnson veut proposer une issue à ce fatalisme (par l’enfant, sauvé par une démonstration d’altruisme et d’amour maternel), mais lui-même reste trop prisonnier des effets de mode de sa mise en scène pour être entièrement convaincant.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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