Star Trek Into Darkness : Passé recomposé

(Paru dans le numéro 285 de la revue Séquences, Juillet-Août 2013.)

Comment aborder le nouveau Star Trek de J.J. Abrams, Into Darkness? Comme la dernière itération d’une série culte créée en 1966, ou comme un hommage cinéphile de plus de la part d’un auteur naissant? Sorte de semi-remake inversé d’un des meilleurs épisodes de la série, Wrath of Khan (1982), Into Darkness est au premier regard une redite peu inspirée, qui de plus s’éloigne sensiblement de l’esprit philosophique de la série originale en substituant à la découverte de mondes nouveaux l’usuel spectacle de destruction massive hollywoodien. Mais ces choix, assumés, se révèlent plus intéressants vus sous l’angle auteuriste, Abrams nous offrant une nouvelle machine conceptuelle luxuriante, aussi fascinante que vaine.

Into Darkness reprend la formule de Super 8 : rendre hommage à un passé adulé dans lequel Abrams introduit sa propre vision, ses variations. Dans Super 8, il s’agissait de reprendre le Steven Spielberg des années 80 en substituant au drame du père irresponsable celui du deuil de la mère, l’introduction donc d’une figure féminine signifiante, absente depuis toujours chez Spielberg. Dans son premier Star Trek, le prétexte des temporalités parallèles permettait à Abrams à la fois de s’octroyer toutes libertés face à la série sans crainte d’en heurter la cohérence, tout en la reconnaissant comme fondation à son propre cinéma.

Dans Into Darkness, cette cinéphilie devient le seul moyen d’approcher le réel : pour nous mettre en garde contre l’esprit guerrier et vengeur de l’Amérique post-11 septembre, il faut passer par une critique de la militarisation de la Starfleet, ou pour combattre le terrorisme de Khan, il faut contacter le Spock originel (Leonard Nimoy) pour lui demander conseil, comme s’il n’y avait que le cinéma pour nous aider à appréhender le futur. Réfléchir le réel par un film, il n’y a là rien de neuf, mais Abrams fait bien plus : il révise une œuvre du passé afin d’implanter le réel contemporain dans ce matériel fictif préexistant, tout en se tournant vers l’œuvre originale afin d’y chercher une sagesse qui pourrait nous guider. Un peu comme les gamins de Super 8 se retrouvaient à filmer par hasard un « vrai » accident de train alors qu’ils tournaient leur « faux » film de zombies, le réel pousse comme un imprévu au milieu de Into Darkness, un accident de parcours qu’il faut aussitôt réduire à une simple image, malléable comme celle de Star Trek. De nos jours, à Hollywood, le réel est impensable par lui-même, en dehors de cette relation à la fiction.

Le tout pourrait être résumé par cette image de l’Enterprise tombant à la renverse vers la Terre : dans un vaisseau sans dessus dessous, le scénario opère la plus évidente de ses nombreuses inversions par rapport à Wrath of Khan, en remplaçant le célèbre sacrifice de Spock par celui de Kirk. En même temps, ce vaisseau chancelant, à la gravité en délire, est à l’image de cette société post-traumatique en perte de repères. L’image condense le propos du film : pour redresser l’Enterprise et lui permettre d’arrêter le criminel, il faut que Kirk devienne le Spock de 1982, dans une sorte de geste d’empathie cinématographique nous montrant que la situation (tirée du réel) ne peut se régler que si nous appliquons les leçons (cinématographiques) du passé.

Tout le film, en fait, se veut une démonstration d’empathie : en permutant ainsi leurs rôles, Spock apprend à penser comme Kirk (dans sa lutte vengeresse contre Khan) et Kirk comme Spock, tout comme Spock découvre la mort par le regard de l’Amiral Pike, ou comme Abrams lui-même calque son film sur une œuvre précédente. Il faut se mettre à la place de l’autre, voir le monde par son regard; l’amitié entre Spock et Kirk est sauvée par cet exercice d’empathie, ce qui leur permet en retour de mieux se définir (un peu comme Abrams fait aussi par rapport au cinéma auquel il rend hommage) – des idées qui pourrait être assez belles si elles dépassaient le mode de l’image et de la référence.

De plus, avec tous ces regards vers le passé, il est plutôt étonnant que le cinéaste n’y trouve pas des leçons de mise en scène qui lui seraient bien utiles, lui qui cède à tous les pires tics du cinéma hollywoodien récent. D’autant plus qu’une telle esthétique impersonnelle (ses films précédents, pourtant, l’étaient beaucoup moins) contredit passablement l’hommage voulu à un passé cinématographique autrement plus riche que l’à-plat auquel il est réduit. En somme, voilà un film au présent, incapable, malgré ses prétentions, de s’étendre au-delà de l’instant du visionnement, et ainsi de s’ancrer véritablement dans le temps et l’espace.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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