Notes de visionnement : Days of Thunder

Je me lance dans une rétrospective exhaustive de Tom Cruise (bis), alors je vais profiter de cet espace pour mettre au propre mes notes de visionnement. Ça commence avec : Days of Thunder, de Tony Scott (un cinéaste que j’aime beaucoup), un film qui est tant réputé pour être un rip-off de Top Gun que mon ordinateur identifie le disque Blu-ray comme « Top_Gun » (histoire vraie !) Mais la vérité est plus compliquée…

1 – Scénario de Robert Towne d’après une histoire de Tom Cruise : on peut déjà s’attendre à un film personnel. De mémoire, c’est le seul film où il est mentionné au générique comme scénariste, mais en fait, dès Top Gun, il retravaille tous ses scénarios pour ajuster son personnage.

2 – Tom Cruise joue Cole Trickle (un de ses pires noms de personnage dans une carrière définie par les pires noms de personnage), un pilote automobile qui s’essaie pour la première fois à NASCAR. Il a observé les courses à la télé, dit-il, « there’s a lot of things you can pick up just by watching». Il parle bien sûr de son métier d’acteur : lui non plus n’a jamais fait de courses NASCAR mais on peut être certain qu’il va l’apprendre pour faire un film, et qu’il va passer beaucoup de temps à étudier comment bougent les coureurs automobiles.

3 – Il conduit par instinct, ne connaît absolument rien à la mécanique des voitures. « I don’t have the vocabulary» dit-il à son mentor, Robert Duvall – une référence à sa dyslexie ? Mais surtout à son jeu d’acteur : il n’a certainement pas le vocabulaire d’un acteur de la Méthode par exemple, même s’il est parfois très, euh, Méthodique dans sa façon d’approcher un rôle.

4 – Tom Cruise conduit au-delà des limites, dit-on, mais là où dans Top Gun il allait jouer et se prouver à lui-même dans la danger zone, ici il apprend vite à respecter les limites pour ne pas briser sa voiture : Robert Duvall lui montre qu’il est plus efficace de conduire en se maintenant juste à la limite. Days of Thunder est plus centré sur l’apprentissage d’un métier, la maîtrise d’un craft, non son dépassement. Pas de danger zone ici.

5 – Quand il entre dans le film, sur sa moto (une vraie entrée de star bien préparée par la mise en scène), on a l’impression qu’il va nous sortir un de ses grands sourires, faire deux trois culbutes et se vanter de ses exploits. Surprise, il ne dit presque rien, confiant, certes, arrogant, mais refermé, discret – on apprend plus tard qu’il a peur de l’opinion des autres, on peut imaginer qu’à ce moment, devant ces inconnus à qui il doit prouver sa valeur, il préfère rester en retrait (sa pire peur, dira-t-il plus tard, ce serait d’être une fraude).

6 – De fait, il se cache souvent durant tout le film derrière sa casquette, surtout dans la première partie, et en particulier lorsqu’il révèle son passé (trouble comme toujours) avec son père. Il a clairement peur du regard des autres (ce qui revient souvent dans ses films, et ce qui mine pas mal le narcissisme auquel on l’associe), ce qui peut expliquer pourquoi il tient autant (dans ce film comme dans la vraie vie) à garder privée sa vie privée (et pourquoi il a tant souffert de l’épisode Oprah).

7 -Plus surprenant, la vulnérabilité du personnage passe aussi par la taille de Tom Cruise, la mise en scène soulignant à maintes reprises qu’il est plus petit que tous les autres. C’est bien le seul film de ses films avec Nicole Kidman où elle fait une bonne tête de plus que lui.

8 -Tom Cruise veut contrôler « something that’s out of control», dit-il, ce qui résume bien sa carrière : il est toujours à son meilleur quand il est acculé contre le mur, que la situation lui échappe et qu’il doit improviser pour s’en sortir. Mais c’est aussi Tony Scott qui aime bien donner forme au chaos dans sa mise en scène (autre trait Scottien : une rivalité qui tourne en amitié, ce qu’il faut peut-être lire à travers sa relation avec son frère Ridley).

9 – Après un accident sévère, Tom Cruise essaie de reprendre la course : vous êtes des infantiles egomaniacs dit Nicole Kidman à son futur mari, vous pensez pouvoir contrôler mais c’est une illusion, et tu as peur parce que tu viens d’en prendre conscience. Dans Top Gun, Tom Cruise jouait un infantile egomaniac qui jouait au héros, sa bravoure n’était qu’une façade, mais ici la peur est explicite. Plus qu’un remake déguisé de Top Gun, c’est un Top Gun pour ceux qui n’ont pas compris Top Gun, d’où le jeu très différent de Tom Cruise, qui passe son temps à montrer qu’il se cache de sa peur plutôt que de se cacher derrière un rôle de héros (qu’il n’est pas). Le sous-texte de Maverick est explicite dans Cole Trickle.

10 – Belle petite passe de mise en scène : Robert Duvall sait que Tom Cruise a peur, qu’il a sciemment brûler son moteur pour sortir de sa dernière course, et quand il l’affronte sur ce sujet, Tom Cruise se met à se balancer sur sa chaise, pour rester en équilibre sur ses deux pattes arrière. Tom Cruise a perdu le contrôle de la situation, son secret a été exposé, il n’a pas d’endroit où se cacher, alors il a besoin d’au moins garder le contrôle sur sa chaise pour arriver à afficher son air confiant et ne pas dévoiler sa peur (comme un contre-argument gestuel : « Moi, peur ? Voyons, je maîtrise ma chaise qui se balance dans le vide, tu ne vois pas ? »)

11 – La scène suivante, Tom Cruise fait un speech pour regagner la confiance de Robert Duvall, mais je ne pense pas que ce sont ses mots qui finissent par le convaincre. Plutôt ceci :

À cette époque, Tom Cruise aimait jouer devant des stars (Paul Newman, Dustin Hoffman) qui lui servent de figures paternelles pour remplacer son mauvais père. Dans Days of Thunder, Tom Cruise apprend son métier grâce à Robert Duvall, et à ce moment, en l’imitant, il lui démontre qu’il a compris sa leçon (« You’ve given me a life » lui dit-il).

12 – « You’ve got to be good at your job to enjoy the rest of your life» : l’importance de son métier pour Tom Cruise. En même temps, les personnages de Tom Cruise (y compris Cole Trickle) recherchent l’excellence dans leur métier pour fuir leur vie personnelle qui tombe en miette (et sur laquelle ils n’ont aucun contrôle). Ce sont des personnages incertains, qui cherchent l’approbation des autres. C’est une ligne intéressante parce qu’elle souligne l’écart entre Tom Cruise et Tony Scott : pour le premier, il y a un désespoir derrière cette phrase, il faut son métier sinon il ne serait rien d’autre ; Tony par contre, c’est un artisan, un gars qui s’exprime à travers son craft, qui aime son métier mais qui te dirait finalement it’s only a job, un peu comme l’ami Clint qui veut juste raconter une bonne histoire.

13. Roger Ebert a écrit une critique pas pire du film, connu surtout parce qu’il y décrit bien le cinéma de Tom Cruise de l’époque (en 9 points). À lire.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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