Notes de visionnement – All the Right Moves + Legend

L’odyssée Tom Cruise se poursuit, avec un film considéré mineur mais qui ne l’est pas et un autre qui l’est bel et bien. Ci-dessous :

All the Right Moves (1983), Michael Chapman

Film méconnu, assez mal reçu à l’époque, mais que j’aime bien, entre autres parce qu’il nous présente un tout jeune Tom Cruise avec une vulnérabilité bien franche qu’on a rarement retrouvée par la suite. Première réalisation de Michael Chapman, mieux connu comme le directeur photo de Taxi Driver et Raging Bull (rien de moins), filmé par Jan de Bont, avec Chris Penn, le frère de l’autre (avec qui Tom avait travaillé sur Taps), Craig T. Nelson et Lea Thompson, c’est une belle équipe rassemblée autour de notre future star.

Le rôle peut surprendre : Tom Cruise en polonais dans une pauvre ville ouvrière, voulant échapper à son environnement aliénant grâce au football, sa performance pouvant lui permettre de décrocher un scholarship dans une université qu’il ne pourrait pas se payer autrement (son rêve : devenir ingénieur). Mais il y a là un aspect presqu’autobiographique : avant d’être acteur, Cruise vivait avec sa mère et ses trois sœurs, dans des conditions aussi très pauvres, et s’il a été brièvement joueur de football (et joueur de hockey, lorsqu’il a résidé au Canada, près d’Ottawa, quelques années), c’est plutôt la lutte qui l’intéressait, et grâce à laquelle il pensait réussir à obtenir un scholarship (il a aussi passé quelque temps dans une école franciscaine, en pensant devenir prêtre, et parce qu’il n’avait pas ainsi à payer ses études). Bref, ce film est assez près de ce qu’aurait pu être la vie de Thomas Cruise Mapother IV s’il n’avait pas décidé de se tourner vers le théâtre (il a eu sa révélation en jouant dans une production scolaire de Guys and Dolls) – d’ailleurs, le personnage, Stefan Djordjevic, est présenté dès la première scène comme religieux (la croix au cou, bien en évidence en tout temps dans son col ouvert) et athlétique (il fait des push-up, c’est Tom Cruise après tout).

Le grand match approche pour Stef, « all the people are coming to see Stefan », c’est-à-dire les recruteurs : c’est donc par une performance publique que Stef pense s’en sortir. « This is my shot, my way out » dit-il, avec ce sourire tomcruséen qui marque moins sa confiance qu’il ne cache sa peur (parce que Tom Cruise sourit souvent, mais rarement parce qu’il est heureux). On voit bien, dans cette prémisse, comment Tom travaille, en transformant sa peur (Stef se cogne la tête sur le mur, avant le match, pour trouver sa confiance) en intensité sur le terrain – c’est peut-être pour ça qu’il se révèle devant l’impossible, parce qu’il est alimenté par cette peur qui lui donne toute son énergie.

Enfin, encore une fois, Tom n’écoute pas trop les règles, il saute sur les joueurs adverses avant de sauter sur le ballon (he hit tough dira-t-on de lui) ; et en faisant ainsi son impétueux, il sera plus ou moins responsable de la perte du match (après avoir fait un touchdown qui leur promettait une victoire). C’est à ce moment que Tom est complètement défait, sa peur et sa détresse parfaitement affichées dans ses yeux en larmes, gardant une posture ferme malgré tout. Il tient tête à son coach dans le vestiaire pour garder sa fierté, et se fait ainsi renvoyer de l’équipe : Tom a tout perdu. Il essaie bien de s’excuser par après, tout hésitant, mais son coach demeure récalcitrant, et Tom s’éloigne, sa démarche débalancée pendant un instant, les épaules en diagonale basculant d’un côté.

Toujours aussi inconfortable dans ses relations intimes, il peine à parler à son ami qui vient de se marier, piétinant d’un pied sur l’autre jusqu’à ce qu’il se décide à l’enlacer franchement pour lui faire ses adieux. Quand le même ami lui dit qu’avoir un enfant c’est plus important que le collège ou le football, Tom se cache derrière son verre de bière qu’il s’empresse de boire (il n’y a pas de place pour autre chose que le collège ou le football dans la tête de Tom, il en néglige sa douce). Dans un discours d’ivrogne à un party, Tom s’exclame que le sixième jour, Dieu a créé le football, pour que l’on puisse payer pour voir des joueurs « get hurts » (de toute évidence, les blessures qu’il a en tête en ce moment n’ont rien de physique).

Enfin, dans sa dernière confrontation avec son coach, à la toute fin, quand Tom doit se résigner à la vie d’ouvrier, il se cache encore derrière son sourire, pour retenir sa colère surtout cette fois, avant de se sauver à la course. Tom se purge par la course. Mais tout finira bien, c’est Hollywood, Tom pourra sortir de sa pauvreté et devenir la star qu’il voulait être.

Legend (1985), Ridley Scott

Tom Cruise, en sorte d’enfant des bois, doit protéger tout ce qui est pur, innocent, sacré (entre autres, des licornes). Pour affronter Darkness, on a besoin d’un héros, « bold of heart, pure in spirit » : ce sera notre Tom, évidemment, qui réplique « but I know nothing ! » (il apprendra,  il doit toujours apprendre pour devenir le meilleur). C’est qu’il a tout d’un enfant ici, d’ailleurs Sir Scott lui a fait regarder L’enfant sauvage de Truffaut, et Tom emprunte sa démarche (toujours accroupi, à quatre pattes), à l’acteur de ce film. Encore une fois, il est un peu trop irresponsable, naïf peut-être plus dans ce cas, et il laisse une humaine toucher une licorne – sacrilège ! J’imagine que Ridley voulait aller chercher la naïveté de Tom dans Risky Business (ou il avait besoin d’une star montante pour financer son film), mais c’est un portrait pour le moins limité de Tom, qui n’évoluera pas du tout durant le film (Ridley venait de tourner coup sur coup Alien et Blade Runner, j’imagine qu’on pouvait lui faire confiance à l’époque malgré les lacunes évidentes du scénario). Peu à dire donc, le personnage aurait pu être interprété par n’importe qui d’autre, la seule caractéristique tomcruséene que nous pouvons vaguement y repérer c’est la maîtrise de son corps, dans la démarche enfantine souple du personnage. Sinon, c’est un film sans grand intérêt, mais diablement somptueux. Du Ridley Scott quoi.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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