Notes de visionnement : Cocktail + Rain Man

Deux films sortis la même année mais qui ne saurait être plus différents : le premier est un pur navet, sans doute le pire film de Tom Cruise, et le second un grand film, malgré quelques problèmes. Mes notes ci-dessous :

Cocktail (1988), Roger Donaldson

Le pire des « Tom Cruise movie » des années 80, autant par son scénario paresseux que par l’interprétation de Tom Cruise, qui, sans être mauvais, se contente de répéter ses tics habituels de personnage. Ça permet au moins de voir ce qu’est un Tom Cruise au point mort, comme la version zéro, sans nuance, la plus stéréotypée possible, de Tom Cruise.

Il est obsédé par l’argent, on nous le répète sans cesse de plusieurs façons dans les premières scènes, et il ne cesse pas vraiment de l’être à la fin ; il doit apprendre, surtout, à devenir un bon vieux self-made man (quand il écrit sa propre chronique nécrologique, pour un cours, Tom décrit son moi futur comme « self-propelled to wealth and fame »). Son mentor, cette fois, Doug (Bryan Brown), n’en est pas vraiment un, il est plutôt un contre-exemple, que Tom Cruise suit pour finalement s’en éloigner, cela nous indiquant peut-être déjà son désir de voler seul (comme le self-made man qu’il devient). En tout cas, on ne comprend pas trop pourquoi Doug l’engage comme barman malgré l’incompétence évidente de Tom – mais il est un « fast learner », se vante Tom, ce qui bien sûr est vrai (tout comme son personnage, il a appris pour son travail à jongler avec les bouteilles). On reprend vaguement et sans l’approfondir le côté autoréférentiel de The Color of Money, avec Doug qui veut apprendre à Tom « to fool a customer » par le spectacle, et plus tard à arnaquer les femmes par la séduction (c’est très classe, comme film). « Stick with me, I’ll make you a star » dit Doug, le film ne relevant pas l’ironie que la star du film, c’est Tom Cruise, qu’il n’a plus à le devenir, surtout que ce Bryan Brown n’est pas un Paul Newman, loin s’en faut. Cela dit, cette première demi-heure n’est pas si mal, mais le film n’a rien à faire avec cette prémisse, peut-être parce qu’on s’éloigne de plus en plus du bar, qu’on tombe dans des relations amoureuses et amicales ennuyantes, et que Tom Cruise est toujours plus à l’aise quand il est au travail (enfin, pas nécessairement : Rain Man serait un bon contre-exemple).

Remarquons au moins deux gestes typiques de Tom Cruise : quand Doug meurt, il exprime sa peine en serrant le poing près de son visage. C’est son impuissance qui passe dans cette violence réfrénée, par cette main qui lui est inutile face à la mort d’un ami (et on se rappelle le besoin qu’à Tom de tout contrôler, surtout l’incontrôlable, l’impossible, souvent associé à la mort dans ses films). L’autre : ça revient très souvent celui-là, dans plusieurs films, quand il tente de convaincre quelqu’un, Tom Cruise place ses deux mains face à lui, au niveau de la taille, paumes tournées vers son interlocuteur, doigts écartés. Comme un bouclier, parce qu’en ces moments Tom Cruise redoute la réponse de son interlocuteur (il se met en position de fragilité en demandant qu’on lui accorde confiance).

Rain Man (1988), Barry Levinson

Un film avec plein de problèmes, dont le plus grand est de traiter l’autisme comme un sympathique animal de compagnie. Mais qu’importe, il demeure quelque chose d’éminemment humain dans ce film, avec sa mise en scène très classique, d’apparence simple mais éloquente, mise au service de deux acteurs exceptionnels. D’ailleurs, Dustin Hoffman était l’acteur-fétiche de Tom Cruise, et on l’avait comparé à son idole suite à Risky Business (un film qui fait écho à The Graduate), alors cette réunion est déjà émouvante en soi. Mes notes :

1 – Tom Cruise à son travail (debout, avec un casque d’écoute téléphonique, il ressemble à Jerry Maguire), il donne des ordres à ses employés en les regardant droit dans les yeux, en se penchant vers l’avant, souvent de manière agressive (encore un vendeur, cette fois de voitures). Il frappe souvent dans ce film : sur le bureau de son employé, plus tard sur sa valise, sa voiture…

2 – Il est impatient, nerveux, et puise son intensité habituelle dans une colère réfrénée qu’il laisse s’exprimer parfois, par ses coups subits. De même, il parle souvent en se balançant d’avant en arrière, il se penche pour appuyer certaines paroles et se laisse après retomber par en arrière. Il est dans un mouvement perpétuel, il parle souvent très vite, surtout quand il tente de s’imposer par sa colère, et dans ces moments il cligne des yeux à répétition. Comme souvent, il appuie ses paroles par ses mains, notamment en pointant son index, ici dans des gestes secs et vifs.

3 – Dans ses relations intimes, toujours aussi distant. Dans la voiture au début, il ne parle pas à son employée, aussi son amante, Susanna (Valeria Golino), et il n’a aucune réaction lorsqu’on lui apprend la mort de son père. Il se tient en retrait aux funérailles, loin des autres, derrière ses éternelles lunettes de soleil.

4 – Un film important pour la relation à son père, proche de la sienne : comme Tom Cruise, Charlie a un père autoritaire qu’il finit par fuir, et tous les deux apprennent la mort de leur père qu’ils n’ont pas vu depuis plusieurs années. Tom Cruise n’aime pas parler de ce père, cela le rend vulnérable, ce qu’il ne peut tolérer : quand il raconte à Susanna que son père l’a laissé croupir deux jours en prison, il doit lui tourner le dos ; plus tard, quand il parle de qui était son père, Tom Cruise regarde par la fenêtre, mais il se retourne vers son interlocuteur lorsqu’il attaque violemment son père ; il marche d’un côté et de l’autre dans cette discussion, et dès qu’il s’arrête sa jambe commence à s’agiter. Ce n’est pas une discussion qu’il veut avoir.

5 – Aussi, Charlie semble devoir sa vocation à son père, qui lui a légué son intérêt et sa connaissance des chars, on sent un désir de surpasser ce mauvais père sur son terrain. Dans son testament, son père lui lègue des rosiers pour rappeler à son fils « the value of excellence and the possibility of perfection », ce qui bien sûr parle très bien de Tom Cruise.

6 – Notre Tom Cruise, toujours irresponsable, kidnappe son frère autiste en espérant le troquer pour la moitié de l’héritage paternel (un million et demi de dollars). Mais il ne veut pas s’en occuper, il commande à Susanna de le faire.

7 – Quelques plans pas pire de mise en scène :

  • Souvent, Tom Cruise parle au téléphone en avant-plan, alors que Dustin Hoffmann erre en arrière-plan, vient le déranger parfois (ce type de plan revient deux ou trois fois, ce qui nous prépare au moment où Dustin disparaîtra pendant l’inattention de Tom).
  • Quand Tom Cruise s’énerve contre son frère sur la route, il apparaît tout petit derrière son volant, prisonnier dans son espace (c’est un road movie, mais notre égoïste de Charlie n’est pas capable de voir au-delà de sa voiture).
  • Une scène, chez le médecin, quand Charlie cherche encore à se délester de ses responsabilités par une intervention médicale. C’est le moment où il apprend qu’il ne peut pas contrôler son frère (c’est sa mission impossible) : « You have to deal with it» lui dit le médecin, Tom Cruise doit s’asseoir. Mais il a déjà fait assez de chemin avec son frère pour éprouver de l’empathie à ce moment, autant que du désarroi : un beau zoom sur le visage de Tom, arrêté dans son mouvement, perdu dans ses pensées, comme cela lui arrive peu souvent.

8 – Toute la progression du personnage de Charlie passe ainsi dans cette dynamique mouvement/arrêt : encore quand Charlie prend conscience que c’est son frère le rain man (Raymond, prononcé à l’anglaise) de son enfance, celui qui le berçait et le protégeait, une figure paternelle de substitution donc, Tom Cruise se fige. C’est plutôt Dustin Hoffman qui s’agite dans cette séquence magnifique, surtout quand Charlie ouvre l’eau du bain, bouillante, et que cela lui rappelle de mauvais souvenirs (on comprend qu’il a probablement brûlé bébé Charlie, et c’est pourquoi on l’a envoyé en institution). Tom Cruise est particulièrement émouvant à ce moment, quand son regard empli de peur se transforme subitement en compréhension, puis en empathie.

9 – De même, par après, son rythme se ralentit, il se penche de manière moins prononcée vers ses interlocuteurs. C’est particulièrement remarquable dans la dernière séquence, en contraste avec la première : cette fois Tom Cruise est assis, seule sa tête se penche vers l’avant, il cherche le regard de son frère qu’il ne peut trouver. Même dans sa confrontation avec le docteur il demeure calme, il n’y a plus de violence en lui, même si on lui dit qu’il ne peut pas avoir ce qu’il veut (la garde de son frère) ; sans doute qu’il a retrouvé dans son frère un père perdu, et que ses frustrations s’éclipsent. « It’s not about winning or losing » dit notre Tom, du nouveau pour lui qui est si compétitif d’ordinaire, il veut vraiment la garde son frère ; et il admet enfin ses torts face à son père (« I didn’t return his calls », je le comprends d’avoir nié un fils qui lui a tourné le dos dit-il en substance).

Essentiellement, Tom Cruise passe de ce moment (la première image) où il force son frère à le regarder dans les yeux, le blessant ainsi au cou, à cette résignation (la deuxième image) où il accepte qu’il ne pourra jamais avoir ce regard ; il ferme alors les yeux.

10 – C’est pourquoi, à la fin, il ne veut plus qu’on lui enlève sa famille (« This is my family » insiste-t-il, un mot qu’il n’aurait sûrement pas utilisé au début du film) ; il est devenu le main man de son frère, le main man de son rain man (il accepte que c’est à son tour de s’occuper de l’autre et de prendre ses responsabilités face à lui). Déjà, après avoir découvert que Raymond est Rain Man, il appelle Susanna pour se rapprocher d’elle, pour s’assurer que tout n’est pas fini entre eux.

9 – En même temps, le film n’est pas dupe, Charlie ne change pas du jour au lendemain : il se rapproche de son frère essentiellement en l’exploitant au casino. C’est là que Tom Cruise nous sort son grand sourire, quand il gagne de larges sommes ; son allure change, aussi, dès qu’il entre dans le casino, il se tient bien droit, il semble patient, dégage de l’assurance. Il sait changer de posture pour s’ajuster à la situation.

10 – En bref, Tom Cruise doit apprendre qu’il ne peut pas tout contrôler (comme dans Days of Thunder), et c’est dans cette prise de conscience qu’il trouve une certaine sérénité, même s’il ne peut obtenir ce qu’il désirait (de l’argent, puis la garde de son frère).

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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