Notes de visionnement : Jerry Maguire

Un des gros morceaux TomCruséens – je dirais que c’est pas mal sa meilleure interprétation, son meilleur rôle (mais pas son meilleur film). J’aime beaucoup ces gestes presque burlesques, souvent de grands mouvements amples, exagérés, qui démontrent une certaine théâtralisation du corps, comme si Tom Cruise se mettait en scène en train de se mettre en scène (dit plus simplement : c’est Jerry Maguire qui se met en scène) C’est aussi un personnage qui est un peu plus complexe qu’il n’y paraît d’abord, avec une structure de film assez inusitée : je veux dire, croit-on vraiment à son mission statement qui ouvre le film, sa prise de conscience de la vacuité de son monde ? Voyons un peu à travers les yeux de Cavell :

Un premier plan sur la Terre vu de l’espace et que nous dit Tom Cruise ? Qu’il n’y a que 3 personnes dans son monde (sa famille), ce qu’on peut déjà diagnostiquer comme un refus de voir le monde, de s’y frotter, ce qui sera confirmé par ses maladresses subséquentes, toutes les fois qu’il tombe en s’enfargeant, qu’il se cogne la tête sur des luminaires, qu’il se frappe à des tables, etc. Ou ce moment très drôle où il tourne les postes de radio, dans sa voiture, commence à entonner, hésite, change de poste, jusqu’à trouver « sa » toune, Free Fallin’ de Tom Petty : « And I’m free… » chante-t-il à tue-tête, avec son grand sourire, comme s’il n’entendait pas la suite « free fallin », l’ironie étant évidemment qu’il est bien en chute libre et non libre (toute la scène donnant l’impression qu’il est à côté de la track, littéralement). Et quand ce n’est pas lui qui se cogne contre le monde, c’est le monde qui le frappe, comme sa fiancée au moment qu’il lui annonce leur séparation (voyez comment Tom Cruise penche sur le côté en lui parlant, presque à la diagonale dans le plan, comme s’il perdait son équilibre).

« Everybody loves you », lui disent toutes ses ex sur son (improbable) vidéo pour son enterrement de vie de garçon (belle expression pour un Tom Cruise qui doit quitter son moi immature pour devenir un meilleur moi, plus adulte) – avant d’ajouter, toutes : « He cannot be alone ». Devant sa fiancée, Tom Cruise dit qu’ils ne devraient pas avoir à tout se dire, à quoi elle lui réplique, frustrée « This is what intimacy is » – mais Tom Cruise n’aime pas cette intimité, il ne peut pas s’ouvrir à l’autre. Jerry Maguire est donc ce gars seul sans le savoir, bien entouré mais que des relations de surface ; ce gars incapable d’affronter sa solitude, qu’il ressent mais refuse de voir, et qui se cache dans des relations qu’il sait superficielles (il ne les veut pas autrement : pour bâtir une vraie relation, il faudrait commencer par s’exposer, et donc affronter directement sa solitude) ; bref, c’est le sceptique cavellien par excellence. « I’m the one you don’t usually see » dit Tom Cruise au tout début, en sortant de derrière un écran de télé, une phrase qui renvoie à son besoin de se cacher bien plus qu’à sa profession (d’autant plus qu’il aimerait être vu, reconnu, mais il n’y a rien à reconnaître si on ne commence pas d’abord par s’exprimer). Et si on refuse de s’exposer, en général c’est pour ne pas risquer de se blesser, et de toute évidence Tom Cruise veut se protéger, il n’est pas prêt à s’engager, ni avec une femme, ni avec un ami ; ça devient clair, surtout après son mariage avec Renée Zellweger, qu’il fuit ses responsabilités personnelles dans son travail. Mais le monde lui rappelle constamment sa présence, on ne peut pas vivre tout à fait en dehors, quand bien même on le voudrait.

Alors sur quoi commence sa prise de conscience initiale ? Reprenant ses esprits après une blessure, un client de Tom Cruise hésite à le reconnaître ; après, interpellé par le fils de son client, Tom Cruise n’est pas capable de répondre à sa détresse, à la peur qu’il exprime, et l’enfant finit par l’insulter. « I hated myself, my place in the world » dit Tom Cruise, ce qui est en fait le regard que l’enfant lui a renvoyé, et sa « prise de conscience » se résume à ne pas être capable d’accepter ce regard méprisant de l’enfant, comme si tout son mission statement n’était rien d’autre qu’une tentative de prouver à cet enfant qu’il a tort. Et pourtant, ce que réclame Tom Cruise, devenir « the me I always wanted to be », est à peu près ce qu’il devra accomplir durant le film ; ce qui change, ce n’est pas tant son objectif que l’intention derrière, sa volonté : au départ, il veut changer par peur de ne pas être aimé, à la fin il veut changer parce qu’il le veut vraiment. Mais avant d’en arriver là, il devra tout perdre (son travail, son joueur étoile, sa femme), se retrouver coincé, encore, et devant la plus impossible des missions : reprendre sa vie en mains, se connaître soi-même, s’exprimer, reconnaître les autres autour de soi…

Le film s’amuse bien ainsi avec les problèmes de communication, avec des répliques comme « Do you truly hear what I’m saying ? », ou Tom Cruise disant à l’enfant de Renée Zellweger que personne ne veut l’écouter (il n’arrive à parler qu’à un enfant, justement parce qu’il sait bien qu’il ne pourra pas répondre à ce qu’il dit et ne pourra pas être déçu par sa réaction), encore ce problème de savoir entendre ce que l’autre exprime, qui sera réglé, à la fin, dans la très belle scène de réconciliation, quand Tom Cruise dit finalement I love you et qu’elle lui répond Shut up, parce qu’ils sont arrivés au point où ce n’est plus nécessaire de le dire. Contrairement à la première fois où il lui dit I love you (« I love you too » en fait, il n’aurait pas pu le dire en premier), quand elle doit déménager, et qu’il dit les mots rapidement en se précipitant vers elle, comme pour s’en débarrasser ; ou contrairement à sa piètre demande en mariage, un Will you marry me ? déconcerté et terrifié. Pensons aussi à la scène du Help me help you, Tom Cruise frappant dans le vide, puis dans le mur, pour exprimer sa colère : Talk to me lui demande Cuba Gooding Jr., le problème de Tom Cruise étant précisément qu’il ne sait pas s’exprimer (et il rejette ensuite la faute sur les autres de ne pas avoir reconnu ce qu’il pense avoir exprimé, alors il passe vite en mode « attaque » quand il se sent incompris).

De même, il doit apprendre à enlacer : il se lance dans les bras d’un de ses clients, vers le début du film, mais c’est une embrassade purement professionnelle, même si elle semble amicale ; plus tard, il hésite à faire un câlin au fils de son amante, parce que cette fois il sait bien que ce câlin l’engage envers cet enfant, qu’il devra par après assumer les responsabilités découlant de ce geste ; jusqu’à ce qu’il se lance franchement vers Cuba Gooding Jr. à la fin, sans hésitation, et qu’il arrive ainsi à exprimer ce qu’il ressent par un geste, et à s’exposer à l’Autre (qui aurait bien pu refuser d’accueillir ces bras ouverts). Dans le vestiaire, après son Help me help you, c’est un peu ce geste que Tom Cruise parodie, sarcastique, quand son client/ami rit de sa demande (effectivement ridicule), et que Tom Cruise répond en ouvrant grand les bras, un geste qui signale toute sa vulnérabilité. I’m happy to entertain you, dit-il, belle remarque autoréflexive : c’est bien en s’exposant à nous spectateurs que Tom Cruise nous divertit. Ironiquement, à la fin de Jerry Maguire, c’est en acceptant sa place derrière la caméra, en réussissant à placer son joueur devant, que Tom Cruise trouve sa place dans le monde qu’il cherchait. Ce qui nous renseigne aussi sur son désir de garder sa vie privée, hors des caméras : j’ai l’impression que pour Tom Cruise, il est essentiel de garder pour soi une partie de son intimité, il a besoin d’une certaine solitude, mais dans un rôle comme ici il présente une solitude plus maladive. Il tente de trouver l’équilibre parfait, peut-être, chercher ce qu’il faut garder pour soi et ce qu’il faut exprimer.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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