Notes de visionnement : Magnolia + The Last Samurai

Deux films pour le prix d’un texte, on ne rit plus – mes notes suivent.

Magnolia (1999), Paul Thomas Anderson

J’ai déjà confié sur Letterboxd ma déception de revoir ce film qui a beaucoup compté pour moi autrefois, alors ici je vais me concentrer sur notre ami Tom Cruise. Qui livre une bonne interprétation, mais elle aussi m’a semblé moins formidable qu’avant. En tout cas, quelques notes :

1 – Sa première apparition à l’écran : il est dans un écran justement, de télévision, il fait sa pub pour Seduce and Destroy. Tom Cruise est avant tout une image. À la musique, Aimee Mann reprend One d’Harry Nillson, One is the loneliest number that you’ll ever know : une chanson qui parle de la solitude essentielle de notre Tom Cruise.

2 – J’ai toujours trouvé cette transition intrigante : Jason Robbards, couché sur son lit, face à lui Philip Seymour Hoffman, la composition du plan rappelle la fin de 2001, quand Dave Bowman est dans son lit face au monolithe. Mais la référence ne serait sans doute pas si évidente si ce n’était de la musique de Richard Strauss qui joue en même temps, et qui annonce l’arrivée de Tom Cruise sur scène, d’ailleurs le fils de Jason Robbards. D’accord pour le lien de famille, mais pourquoi 2001? Est-ce qu’il y a un lien à faire avec Tom Cruise et Eyes Wide Shut? Au-delà de la musique grandiloquente qui sied bien à l’entrée du personnage de Tom Cruise, je suis certain que PTA avait autre chose en tête, mais je ne vois pas trop…

3 – You’re the one who’s in charge, the one who says yes… Tom Cruise, dans son prêche sur scène, vante cette confiance en soi, cette arrogance de celui qui veut tout contrôler, associées à un personnage comme Maverick dans Top Gun. Or, qu’est-ce qu’enseigne Tom Cruise? L’un de ses cartons le dit bien : Form a tragedy. C’est-à-dire soyez des acteurs, il enseigne à jouer Tom Cruise. Encore une fois, Tom Cruise nous rappelle, de manière on ne peut plus explicite, que son image-type n’est qu’une façade, un jeu de rôle, qu’il pousse jusqu’à la caricature avec Frank Mackey, son personnage dans Magnolia. En effet, il exagère ses gestes habituels, notamment ses grands mouvements de bras, son swagger, sa colère explosive (quand s’emporte-t-il la première fois? Quand il demande si les femmes will be there for us, quand il redoute la solitude donc).

4 – I am what I believe, dit Tom Cruise en entrevue, quand il est encore tout confiant. Il ne cherche qu’à impressionner, on connaît bien la scène, il fait un backflip tout triomphant  et se donne en spectacle, sûr que la dame devant lui n’en a que pour son corps. I thought we we’re rolling, dit-il, déçu, quand il apprend qu’aucune caméra n’a enregistré sa performance… Puis il se boutonne comme un gamin tout fier, ne semblant même pas entendre la condescendance (justifiée) de son interlocutrice qui lui demande d’être un good boy.

5 – Dès qu’on lui pose des questions sur sa famille, le malaise de Tom Cruise est palpable, et le film nous fait clairement voir son mensonge. Son interlocutrice ne le relève pas dès le départ, elle le laisse débiter ses mensonges. Il raconte sa vie qui ressemble à une bonne vieille histoire américaine de rags to riches (et qui en fait correspond assez bien à la vie réelle de Tom Cruise), ce qui lui donne une sorte de justification pour vendre sa salade, l’idée, encore une fois bien américaine, qu’il faut find out who you can be in this world. Bien sûr, Frank MacKey s’est fabriqué, il ne s’est pas trouvé, c’est un self-made man au sens littéral du terme, un homme qui s’est créé lui-même sur un mensonge, largement pour échapper à son passé (I got more important things to put myself into, réplique-t-il quand on lui parle de ce passé). De son passé, il n’a retenu que le nom de sa mère, MacKey, comme Cruise est aussi le nom de la mère de Tom (Mapother étant son père), mais à partir de cette vérité il a bâti une identité mensongère. Non seulement parce qu’il n’est pas celui qu’il dit qu’il est, qu’il a modifié les détails de sa vie, mais aussi parce qu’il se ment à lui-même, il a construit une identité qui lui sert à s’isoler du monde, et de qui il est (ça va toujours ensemble). L’intervieweuse lui posera LA question : Why would you lie? À ce moment, quand elle révèle à Tom Cruise qu’elle sait la vérité sur sa mère, il perd toute contenance, son sourire devient incertain (comme souvent c’est par ses sourires qu’il se cache).

6 – C’est encore une histoire de Tom Cruise qui perd le contrôle, un dérapage qui se déroule presqu’entièrement le long de cette entrevue (le coup final sera lorsqu’il apprend que son père mourant le réclame à son chevet), dans un assez court laps de temps. Cela se termine sur le silence de Tom Cruise, ce regard fixe, refermé sur lui-même, vide, sa colère à la surface… Quand il revient sur scène après son entrevue, il s’abreuve des applaudissements, il a besoin de ce sentiment de reconnaissance pour se redonner confiance après cette entrevue destructrice. C’est peut-être son meilleur moment dans ce film, le plus révélateur en tout cas, quand il tente de garder contrôle en se donnant en spectacle, en tentant de retenir sa colère jusqu’à ce qu’elle éclate sur cette table qu’il renverse. Juste avant, il semble chercher ses réponses au plafond, hagard, avant d’en arriver à sa conclusion Men are shit, what is it that we need?, et son I will not apologize for who I am, juste avant son geste violent, qui montre bien qu’il n’est absolument pas en paix avec qui il est.

7 – Le père de Tom Cruise, tentant de justifier ses nombreux adultères, se confie que I wanted to be a man – on est dans la performance de la masculinité, qui a été héritée aussi par Tom Cruise. Il faut jouer à être un homme, et c’est largement ce que fait Tom Cruise dans ses films en général pour cacher son insécurité. C’est on ne plus évident avec Frank Mackey et son Seduce and Destroy.

8 – Quand il vient visiter son père mourant, Tom Cruise hésite à rentrer. D’abord PTA ne le montre même pas, il demeure hors-champ, dans le cadre de porte, utilisant le prétexte des chiens pour ne pas entrer. Puis, quand il parvient à franchir le seuil, et qu’il se retrouve devant son père, il doit répéter une scène qu’il a déjà joué avec sa mère, l’accompagner mourir dans la maladie, un rôle qu’il ne veut absolument pas tenir cette fois. Assis, quand il se penche vers son père pour lui lancer des insultes, il doit se soutenir le haut du corps avec ses bras, cette intimité lui demande un véritable effort physique. I’m not gonna cry for you – Tom Cruise veut encore jouer, cacher ses émotions, mais il n’y parvient pas. En larmes, il balance ses insultes qui sont à prendre comme des déclarations d’amour, un moment de scénarisation assez ingénieux en fait après le flot de fuck et de asshole que tous les personnages se lancent depuis le début du film. Détail intéressant : dans Rain Man, Tom Cruise devait accepter que son frère, figure paternelle, ne pourra jamais lui retourner son regard, et ici, il y a une sorte d’apaisement chez Tom Cruise lorsqu’il parvient à trouver, brièvement, le regard de son père, sa dernière étincelle de lucidité.

9 – En gros, toute la réflexion du film, comme je l’avais noté sur Letterboxd, se rapporte à Tom Cruise, tous ces enfants sans amour, ces êtres solitaires qui éprouvent le besoin de performer pour trouver une reconnaissance qu’ils n’ont pas autrement. C’est un exemple assez éloquent d’une star qui absorbe un film, même si Tom Cruise est ici relativement secondaire (en tout cas sa trame narrative a la même importance que les autres). Mais parce qu’il est Tom Cruise, Frank Mackey devient central, et tout le film finit par graviter autour de lui.

The Last Samurai (2003), Edward Zwick

Un film correct, qui répète quelques traits habituels de Tom Cruise : évidemment, il est toujours le meilleur dans ce qu’il fait, ici il joue l’un des plus décorés soldats de la guerre de Sécession. On le découvre saoul, donnant une performance publique servant à vendre un fusil, utilisant sa renommée pour faire spectacle. S’il se fait remarquer par ses ennemis japonais, au début, c’est parce qu’il a au combat sa détermination usuelle à se relever, à poursuivre même lorsque tout est perdu et qu’il est seul contre tous, ce qui lui vaut l’admiration de Ken Watanabe.

Son drame nous ramène à Born on the 4th of July: quand il était dans l’armée, il a tué des femmes et des enfants, des souvenirs qui le hantent et brisent sa volonté, sa confiance en son pays (Ken Watanabe lui demandera What is it about your own people that you hate son much, une question qui restera sans réponse). Pendant toute la première partie du film, quand il n’est pas saoul, il a l’air épuisé, défait, le regard grave, une marche lente et une allure lourde qui montre bien qu’il porte un lourd poids sur ses épaules (sa coiffure et ce jeu très dramatique le fait drôlement ressembler à Christian Bale).

Il s’est coupé du monde après la guerre (c’est Ken Watanabe je pense qui justifiera les cauchemars de Tom Cruise en supposant qu’il est ashamed of what he has done en tant que soldat), et devra renaître en samouraï : devenir Tom Cruise, cette fois, c’est devenir le samouraï qu’il était déjà sans le savoir. En fait, il doit prendre la place d’un autre samouraï qu’il a tué au combat, apprendre à se montrer digne de cet adversaire, non seulement en revêtant son armure rouge, mais aussi en le remplaçant en tant que mari auprès de sa veuve (remarquons qu’on ne voit jamais le visage de ce soldat, qui est masqué par son armure). L’idée est littéralement exprimée par Tom Cruise, qui dit I should have died so many times before (on pense à toutes ses quasi-morts dans ses films), et son mentor qui lui répond Now you live again. Mais pour renaître, il ne peut pas simplement mettre le passé de côté : comme le dit l’empereur, We cannot forget who we are, where we came from, alors pour retrouver son honneur perdu, il faut d’abord que Tom Cruise accepte qu’il l’ait perdu, accepte son passé donc plutôt que le fuir dans l’alcool (il y a d’ailleurs une sorte d’inversion de Taps : il se bat et est prêt à mourir pour une bonne cause, alors il se trouve de l’autre côté de la mitraillette dans la bataille finale). Ce n’est qu’à la fin que Tom Cruise retrouve un regard apaisé, en revenant auprès de sa nouvelle famille.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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